Hégémonie(s)

Ces deux textes appliquent le concept d’hégémonie, théorisé par Antonio Gramsci (1891 – 1937), à deux contextes différents.

Le premier texte, de Benjamin Bürbaumer (2024), est une analyse d’économie politique qui s’intéresse aux ressorts de la « guerre économique » entre la Chine et les États-unis. L’auteur montre dans un premier temps qu’en chapeautant la mise en place de la mondialisation économique, les États-Unis en ont définis les règles. Ces mêmes règles qui leur permettent d’en tirer profit et de perpétuer leur situation d’hégémonie. La suite du livre consiste à montrer comment la Chine depuis deux décennies essaie de s’extraire de ce jeu dont les dés sont pipés et de créer son propre jeu (économique) avec ses propres règles.

Le second texte, de Sandra Lucbert (2021), est un essai littéraire abordant la question de la dette publique et de la faillite du service public. L’autrice part de l’émission C dans l’air : Dans le piège de la dette. La journaliste Caroline Roux rencontre des habitants du Diois (Drome) qui appellent les dirigeants politiques à arrêter la destruction du service public suite à la fermeture d’une maternité et au décès d’un enfant qui aurait pu être pris en charge. Face à eux, la journaliste reçoit des « experts », majoritairement économistes qui mobilisent le poids de la dette française pour justifier la fermeture de la maternité. En littéraire et sémiologue, Sandra Lucbert s’applique à démystifier le mythe et à réinscrire dans la réalité les « contes » du ministère.

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Race, caste et genre en France


Extrait du livre Classer, dominer : qui sont les « autres » ?, écrit par Christine Delphy et paru aux éditions la Fabrique en 2008.

Christine Delphy est une sociologue qui revendique une approche matérialiste du féminisme. Dans cet extrait, issu d’une communication de 2004, Delphy fait l’hypothèse que « nous assistons aujourd’hui en France à la création d’un système de castes raciales » qui touche les Français.es musulman.es.

À partir de cette hypothèse, elle construit une histoire en trois phases : oppression – rébellion – répression, qui rend compte de la dynamique de l’oppression raciale en France.
« L’avenir dira si nous allons vers la solidification du système de castes ou vers sa disparition » nous dit-elle à la fin de son texte.

Que l’on songe aux perquisitions de milliers de foyers musulmans suite à la déclaration de l’État d’urgence en 2015, à la loi séparatisme, à la surveillance constante des imams, à la dissolution du CCIF et du CRI et aujourd’hui à la menace de dissolution d’Urgence Palestine, à l’interdiction de l’abaya, au durcissement de la répression pénale qui touche les jeunes hommes noirs et arabes, à l’instrumentalisation de l’accusation d’antisémitisme à leur encontre ou encore – à la parution de cette brochure – au meurtre atroce d’Aboubakar Cissé, les quelques vingt années qui se sont écoulées depuis ce texte laissent peu de place à l’ambiguïté quant à la réponse à cette question. Toutes ces attaques ne sont qu’une triste actualisation de son analyse, tant le visage du fascisme aujourd’hui se nourrit de l’islamophobie.

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Premier acte : oppression

Le premier acte de l’oppression remonte à la colonisation de l’Algérie, il y a maintenant plus d’un siècle et demi, puis des autres pays du Maghreb il y a un siècle. À la différence de ce qui se passe en Indochine, c’est sur la religion que repose le traitement différentiel qu’est le statut de l’indigénat imposé aux colonisés. Deux sortes de Français coexistent dans ce département : les « Français de souche européenne », et les « Français musulmans », qui ne sont pas des citoyens jusqu’en 1947, et ensuite ont le droit de voter, mais dans un système de collèges qui assure aux « Européens » la prépondérance politique en dépit du fait qu’ils sont une minorité.

Dès le début de la colonisation, la question du sexe, ou du genre, est posée comme la ligne de partage entre les deux « communautés » ainsi créées. Dans le stéréotype raciste créé par le colonisateur, les indigènes ne « traitent pas bien les femmes ». La polygamie en particulier, bien que peu pratiquée dans les faits, est considérée par les Français comme un signe, et même le signe de « l’archaïsme » des indigènes.

Le statut de « Français musulman » a pour effet de soumettre les femmes de cette communauté à un code civil, appelé « statut personnel », concernant le mariage, la filiation et l’héritage, et considéré comme « en retard » sur le code français. Il faut pourtant souligner ici que, en dehors de la polygamie, le code civil français de l’époque – soit entre 1830 et 1962 – n’est guère moins préjudiciable aux femmes, surtout avant la Seconde Guerre mondiale, que le code musulman. Permettre une dérogation de masse au code civil dans un département français a certes des effets délétères sur les femmes indigènes qui, à l’instar des Françaises de souche, ne sont pas citoyennes jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Mais cela permet aussi de continuer à dénigrer l’islam. Ce dénigrement de l’islam n’est pas, à vrai dire, nouveau. C’est une vieille tradition de l’Europe depuis le temps de la reconquête espagnole, puis des Croisades.

Ainsi le genre – qui est une division hiérarchique opérée dans l’espèce humaine et résultant en deux catégories opposées, les hommes et les femmes – opère lui-même comme la ligne de partage pour une autre division, celle entre deux « ethnies » fabriquées elles aussi par la domination, cette fois coloniale.

En Algérie occupée, les indigènes de sexe masculin peuvent sortir du statut de sous-citoyen, mais à condition de renoncer à leur religion, à leur culture, à leurs croyances, à leur famille et à leur voisinage. Ainsi l’islam devient, sur le plan idéologique et légal, la raison donnée pour leur statut d’indigènes. Ceci permet d’en occulter la raison première et objective : l’occupation et la colonisation.

À partir de la conquête de l’Algérie, le dénigrement de l’islam se fait sur le mode de l’opposition classiquement coloniale entre « civilisé » et « barbare » ; et cette opposition, de façon tout aussi classique, fait appel aux rapports entre les sexes. Ignorant leur propre patriarcat, qui leur semble sans doute normal, comme aujourd’hui, les colonisateurs ne parlent des femmes indigènes que la larme à l’œil. Seules les différences entre ces deux régimes patriarcaux – l’algérien et le français – sont mises en avant, aux dépens de leurs bien plus considérables ressemblances.

En effet, dans les études sur la colonisation, puis aujourd’hui sur le racisme ou les discriminations, un point central est systématiquement passé sous silence : les rapports entre la société colonisatrice et la société colonisée sont aussi des rapports entre deux patriarcats. Les protagonistes du conflit colonial sont, des deux côtés, les hommes. Seuls ils ont le statut de sujets dans les deux sociétés, et dans les deux, les femmes sont des objets, des propriétés. Il est logique que le colonisateur veuille déposséder les hommes indigènes de leur possession la plus précieuse, la dernière qui leur reste aussi, les femmes. Un officiel français du XIXe siècle cité par Frantz Fanon (1959) aurait dit : « Si nous voulons frapper la société algérienne ; dans […] ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes », et ajouté : « Il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent. » Dans les faits, les Français ne feront rien en faveur des femmes maghrébines. Mais ils mettront en scène quelques campagnes de « dévoilement » pendant la guerre d’Algérie, déjà sur le thème de la « libération de la femme ». En réalité, ces campagnes ont pour objet, comme les viols commis par les militaires ou l’utilisation des lascives orientales dans les bordels, de démoraliser les hommes combattants en leur « volant » leur bien ultime, les femmes. Et puisque c’est pour détruire l’identité autochtone que le colonisateur a embouché les trompettes de la libération de la femme, les indépendantistes rejettent logiquement celle-ci et présentent le maintien et le renforcement de la hiérarchie entre les sexes comme constitutive de leur projet national.

Sautons quelques décennies, et le Maghreb est indépendant. Les ex-colonisés, déjà présents en métropole avant les indépendances, y viennent encore plus nombreux après.  

Trois événements historiques vont créer pour les Français dits « de souche », les Blancs, un problème qu’ils ne sont toujours pas arrivés à résoudre. Cette immigration est pendant longtemps restée purement masculine, faite d’hommes seuls. Mais ces immigrés qui voulaient rentrer au pays, souvent ne l’ont pas pu ; ensuite, en 1974, la loi sur le regroupement familial leur a permis de faire venir leurs épouses en France. Enfin, la loi française sur la nationalité, même modifiée, est restée le droit du sol, et leurs enfants sont devenus français. La société française n’avait pas prévu cette conséquence de phénomènes distincts. Elle n’a pas vu que la combinaison du regroupement familial avec le droit du sol la mettrait devant la situation où les enfants des ex-colonisés ont, en théorie, exactement les mêmes droits que les autres Français.

Elle ne leur propose que le statut de leurs parents, alors que ces enfants de la République, forts de leur droit, réclament leur dû de citoyens, et le réclament de plus en plus fort et avec de plus en plus « d’arrogance », comme a dit le ministre Xavier Darcos. C’est ce que Farad Khosrokhavar appelle le « malentendu » entre les descendants d’immigrés et la société française, et que j’appellerais son dilemme : la France ne veut pas les accepter, mais elle ne peut pas les renvoyer « chez eux », puisqu’ils n’ont pas d’autre chez eux qu’ici. Devant trouver une troisième voie, puisqu’elle refuse la première des quatre fers et que la deuxième lui est interdite, elle tente de maintenir et de renforcer le système de castes. L’une des façons de le maintenir est de criminaliser l’islam.

Pendant l’après-guerre, les immigrés sont traités peu ou prou comme ils l’étaient quand ils étaient colonisés. Mais, travailleurs invités, ils ne formulent que peu de revendications (bien qu’un « Mouvement des travailleurs arabes » ait existé entre 1945 et le début de la guerre d’Algérie). Ils acceptent les travaux les plus durs, les salaires les plus bas, le parcage dans les bidonvilles. Leur seul but est de pouvoir envoyer de l’argent au pays et d’y construire une maison. Subir le racisme en baissant la tête est le prix à payer pour la récompense du retour. Ils ne l’ont pas tous eue, mais ils ont vécu avec l’idée qu’elle était au bout du chemin. Elle explique leur patience, leur humilité, leur résignation à pratiquer leur religion dans des caves. C’est de cet islam que les Français, qui l’ignoraient quand il existait, ont aujourd’hui la nostalgie, et qu’ils honorent du label « traditionnel », comme un camembert AOC. Mais ici, « traditionnel » ne signifie pas moulé à la louche, mais invisible. Le meilleur islam en quelque sorte, en tous les cas le seul convenable, i.e. qui nous convienne.

Mais la récompense qui permettait aux parents de supporter cette condition n’existe plus pour leurs descendants. Et cependant, tout se passe comme si, pour les Maghrébins et les Africains, le statut d’immigrés de leurs parents devait se transmettre de génération en génération, tant sur le plan matériel que sur le plan de la perception d’autrui, qui les voit toujours destinés à quitter le territoire français.

Or, quand on hérite exactement du statut de ses parents, sans mobilité probable ni même possible, il ne s’agit plus d’une situation de classe, mais d’une situation de caste.C’est ce que qui est en train de se créer en France. Et le langage l’indique : on parle « d’immigrés de la deuxième génération », voire « de la troisième génération » ; on transforme la situation, par définition temporaire, d’immigré, en caractéristique héréditaire et quasi biologique.

Deuxième acte : rébellion

Ainsi, à l’amertume causée par l’expérience quotidienne du racisme s’ajoute pour cette population l’amertume causée par cet échec. Elle a joué le jeu, et ça n’a pas marché. […]

Cette population est ainsi prise dans un redoutable double bind :on la somme de se montrer « pareille », mais on la perçoit et on la nomme « différente ». Quoiqu’ils et elles fassent, au terme du cursus, elles et ils échouent toujours à l’examen, elles et ils n’arriveront jamais à satisfaire les critères de francité. Car la réalité non dite, c’est que ces critères excluent par définition toute personne d’origine maghrébine ou africaine. […] Que peut-il se passer pour les personnes et les groupes pris dans ce genre de double bind ? Quand on vous reproche votre apparence, vos parents, votre origine, toutes choses dont vous n’êtes pas responsable et que vous ne pouvez pas changer ? Vous pouvez soit vivre dans la honte, soit vous révolter contre cette injustice. Vous pouvez soit vous agenouiller et vous déclarer vaincu, ou vous retourner et faire front à vos agresseurs. Faire front, c’est-à-dire revendiquer ce qu’on vous reproche, refuser la honte. C’est ce que la société française appelle des réactions « communautaires », et considère comme condamnables. Pourquoi ? Parce que si les dominants ont assignés cette identité aux dominés c’est pour leur faire accepter leur statut inférieur ; pas pour qu’ils s’en servent aux fins de rehausser une estime de soi détruite par le racisme – ou le sexisme. […]

Les descendants d’immigrés refusent depuis une décennie que leurs origines soient source de honte ; ils et elles revendiquent une « arabité » et un islam made in France, créés comme réponse à l’exclusion. Ces revendications que l’on peut dire « identitaires », ou de fierté, ou antiracistes, ne sont pas exclusives des revendications citoyennes et ne sont pas contradictoires avec ces dernières. Si elles sont perçues par la société dominante comme subversives, c’est précisément parce qu’elles sont un moyen pour les dominés de lutter contre l’intériorisation de leur statut inférieur, de réparer ce que Goffman appelle une « identité endommagée ». Mais la société dominante veut que les dominés gardent une identité endommagée, car c’est une des conditions de la perpétuation de l’exploitation.

Les Franco-français pensaient que les descendants d’immigrés accepteraient tout simplement de chausser les bottes de leurs parents ; ils sont choqués que les enfants d’immigrés prennent au sérieux les papiers qui les font Français.

Quel est le rôle du genre dans ce système de castes ? L’hostilité du discours est dirigée surtout contre ceux qui sont perçus comme les seuls sujets, les hommes. Les femmes sont exemptes des stéréotypes les plus négatifs. La « beurette » est gentille, par opposition à son frère, le mauvais garçon ou le garçon arabe, c’est la même chose, comme le dit Nacira Guénif-Souilamas. Cela explique qu’elles ont un dilemme encore plus difficile à résoudre que les hommes. Soumises au double bind de l’intégration, examen sans chance de réussite, les femmes font l’objet, de surcroît, d’une injonction subliminale. En effet, les gentilles beurettes sont plus plaintes que blâmées. Elles sont plaintes d’être les femmes de ces hommes-là, de ces garçons et pères arabes. On les invite à les abandonner. Certaines obéissent, elles quittent leur famille, leur quartier, et se retrouvent isolées. Car la société franco-française utilise alors le premier double bind : elle cherche et trouve en elles – dans leur nom, dans la forme de leur visage ou dans leur accent – la différence essentielle de l’être, la « tâche humaine ». Ainsi sont-elles prises, comme l’explique Christelle Hamel, entre d’un côté le sexisme réel de leur milieu – un sexisme exacerbé par le contre-racisme, c’est-à-dire la revendication par les garçons du machisme qu’on leur reproche – et de l’autre la volonté de la société dominante de capturer les femmes de ceux que l’on voit toujours comme des ennemis. […]

C’est dans ce contexte que naissent les « affaires du foulard », en 1989, en 1994, et celle de 2003 qui a culminé avec la « loi contre le voile ». On ne peut comprendre ces affaires, on ne peut comprendre que la vindicte publique vise des élèves qui ne posent aucun problème aux professeurs, si on ne comprend pas le rôle éminent du genre dans le système de castes.

On a vu que le Maghrébin, l’Arabe, l’Africain, sont caractérisés dans l’idéologie coloniale par leur rapport aux femmes, et que la stratégie coloniale consiste à condamner cette culture en tant que particulièrement sexiste, dans le même temps qu’en bonne logique patriarcale, elle essaie d’en capturer, au moins symboliquement, les femmes. […]

Il faut ici parler des raisons pour lesquelles, à mon sens, la vue de quelques foulards plonge la France dans ce qu’Emmanuel Terray appelle une « hystérie politique ».

Le colonisé méritait d’être colonisé parce qu’il n’était pas civilisé, avait une culture barbare soutenue par une religion barbare, et cette barbarie était prouvée par son traitement des femmes. Les femmes, victimes de leurs hommes, ce qui n’est pas le cas chez les civilisés qui n’en tuent que six par mois (au moins), étaient donc les alliées naturelles des colonisateurs, si seulement elles voulaient bien se rallier. Si elles se ralliaient, à la fois on privait les hommes de leur plus grand soutien, et on validait la thèse de leur barbarie de genre. Cet espoir continue d’exister chez les Français qui traitent les immigrés comme des colonisés, et les enfants des colonisés comme des immigrés. En réalité, les femmes comme les hommes sont racisées : discriminées, humiliées tous les jours. […]

Ce sont bien les effets de la discrimination patente qu’elle exerce qui sont renvoyés en boomerang à la société. Le foulard dit à cette société : « Vous nous avez parquées et marginalisées, vous nous dites différentes, eh bien voyez : maintenant nous sommes différentes. » La femme « voilée », c’est Alien qui débarque chez nous. Mais Alien ne met pas en cause que le « modèle français d’intégration ». Alien provoque le malaise parce que sa seule présence fait voir tout à coup ce que nous appelons la « libération sexuelle » pour ce qu’elle est : l’obligation pour toute femme, à tout moment, d’être « désirable ». Or les femmes portant foulard contreviennent à cette obligation.

Comme le remarquait dans une interview Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns de nous voiler n’a d’égale que l’obsession des autres de nous dénuder. Ces deux obsessions ne sont que deux formes symétriques de la même négation des femmes : l’une veut que les femmes attisent le désir des hommes tout le temps, tandis que l’autre leur interdit de le provoquer. Mais dans les deux cas, le réfèrent par rapport auquel les femmes doivent penser et agir leur corps reste le désir des hommes. Ce que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes, dans cette ère prétendument libérée, n’est toujours pas un corps à soi – un corps pour soi.

De plus, cet Alien rend l’islam visible. Ceci est insupportable aux Franco-français.

L’islam n’a jamais été que toléré en France à condition d’être discret, de préférence en sous-sol. Et voilà que ces gens en sont fiers ! Il y a là quelque chose qui défie le bon sens, en tous les cas le sens dominant. On a vu les mêmes réactions d’incrédulité et d’outrage à propos de la fierté homosexuelle.

La domination s’appuie sur la « tolérance », qui est l’inverse de l’acceptation : sur l’idée que le dominé, l’homo, le musulman, a une pratique, ou un être, ou les deux, qui sont mauvais. On lui permet d’exister quand même, à condition qu’il admette sa mauvaiseté. Or la preuve que le dominé admet sa mauvaiseté, c’est qu’il en a honte. Et la preuve qu’il a honte, c’est qu’il se cache. Quand les dominés ne se cachent plus, revendiquent leur pratique ou leur être comme équivalents aux autres, ils rompent la règle du jeu, ils brisent le contrat qui leur permet d’exister à l’ombre des dominants. Ceux-ci n’ont alors d’autre choix que de les rappeler à l’ordre, de les remettre à leur place, de leur montrer qui est le patron. C’est ce qu’a fait la France avec la loi sur le foulard. […]

Troisième acte : la répression

Avec l’affaire du voile s’ouvre donc le troisième acte de cette tragédie française : au premier acte de l’oppression a succédé le deuxième acte de la rébellion. Le troisième acte c’est la répression de cette rébellion. Le parallèle est frappant entre cette répression des protestations contre l’injustice en France, et la guerre infinie déclarée par les États-Unis au lendemain du 11 septembre 2001. Sans jamais s’interroger sur sa responsabilité, sur ses torts, partout l’Occident réagit à la protestation contre l’injustice qu’il cause par la surenchère. Il refuse le dialogue et la négociation et choisit toujours l’intimidation et la punition pour l’exemple.

Pourtant, le troisième acte, on aurait pu l’imaginer différent, très différent : on pouvait espérer une France recouvrant ses esprits, reconnaissant ses torts passés et présents vis-à-vis des immigrés et de leurs enfants, commençant à les redresser, décidée à éliminer les discriminations raciales ; on pouvait espérer qu’elle s’attelle enfin à démanteler le système patriarcal au lieu d’en nier l’existence ; qu’elle balaie devant sa porte au lieu de donner des leçons ; qu’elle cesse de monter les femmes contre les enfants d’immigrés et ces derniers contre les femmes ; bref qu’elle emprunte enfin, pour difficile qu’il soit, le chemin de l’égalité proclamée sur les frontons de ses mairies depuis deux siècles. Peut-on encore l’espérer et même l’imaginer ? Là est toute la question. Si le troisième acte est mal engagé, la pièce, encore une fois, n’est pas terminée.

L’avenir dira si nous allons vers la solidification du système de castes ou vers sa disparition. Mais cette question ne se réglera pas sur le seul terrain français, car elle est liée à la guerre engagée par les États-Unis contre le monde arabo-musulman. Et dans la petite guerre française contre le foulard comme dans la grande guerre américaine, il ne faut pas négliger les facteurs irrationnels, ou affectifs : la culture de l’Occident, et nous sommes occidentaux, est une « culture de la suprématie » comme le dit Sophie Bessis. Cette culture ressemble à la folie dont les dieux, disaient les Grecs, affligent ceux qu’ils veulent perdre.

Elle est l’origine du deux poids deux mesures que le reste du monde reproche à l’Occident, elle est la raison pour laquelle, au lieu de s’amender, l’Occident persiste et signe, et aggrave son cas. La spirale oppression-révolte-répression ne cesse de prendre de l’ampleur et de la vitesse.

Devant ce cyclone, la capacité des opprimés à résister est mise à mal, au moins pour le moment. Et on peut craindre que leur patience ne soit à bout, qu’ils ne désespèrent de l’efficacité de protestations pacifiques et légales devant le rempart dressé par le mélange de démesure, de volonté de domination, d’inconscience et d’arrogance, bref par l’hubris qui caractérise les rapports actuels de l’Occident avec le reste du monde.

Communication au congrès Actuel Marx, septembre 2004. Publié dans Jacques Bidet (dir.), Guerre impériale, guerre sociale, Paris, PUF, 2005.

L’Etat-nation français ou l’émergence de l’Etat racial « progressiste »

Texte extrait du livre Beaufs et barbares, Le pari du nous, de Houria Bouteldja aux éditions La Fabrique, 2023.

C’est bien connu, les structures d’oppression capitalistes incluent la division raciale autant que les divisions de classe et de genre. Pourtant, rares sont les théories politiques en France qui proposent une analyse véritablement radicale du « caractère organique de la race comme technologie d’organisation de la société ». Effectivement, dire que l’État produit du racisme est une avancée mais ne suffit pas pour saisir en quoi « la race est consubstantielle de la formation des États modernes » comme l’ont été le sexe et la classe.

Houria Bouteldja, dans la lignée des travaux de Sadri Khiari, nous propose de comprendre ce qui lie (encore aujourd’hui) le destin du prolétariat blanc à la bourgeoisie possédante, quand bien même les antagonismes de classe ne font que se renforcer. Car le pacte social sur lequel repose la construction de l’État-nation est aussi un pacte racial. Cela signifie que le mouvement qui tend vers l’égalité et l’unification de la société politique propre à l’État-nation n’a existé que subordonné à la construction d’un espace politique national – puis européen – blanc.

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Prenons comme point de départ cette affirmation du marxiste italien Domenico Losurdo pour appréhender autrement la rupture historique provoquée par la Révolution française et le développement de l’hégémonie bourgeoise au sein de l’État au moment où la traite négrière bat son plein :

L’histoire de l’Occident se trouve face à un paradoxe. La nette ligne de démarcation, entre Blancs d’une part, Noirs et Peaux-Rouges d’autre part, favorise le développement de rapports d’égalité à l’intérieur de la communauté blanche 18.

À la veille de la Révolution, la colonie de Saint-Domingue (Haïti) produisait des richesses colossales. Elle était le premier producteur mondial de sucre et de café, tandis que son commerce extérieur représentait plus du tiers de celui de la métropole. On dit même qu’un Français sur dix en vivait soit directement, soit indirectement. On comprend à cette aune l’opposition frontale entre l’Abbé Grégoire, Marat ou Robespierre et une partie de la Convention qui refuse d’abolir l’esclavage. Lorsque la Déclaration des droits de l’homme est adoptée en 1789, l’esclavage n’est pas aboli. Et pour cause, le parti ségrégationniste à Saint-Domingue profite de la révolution pour créer des assemblées constituantes réservées aux Blancs tandis qu’à Paris le lobby colonial fait voter la constitutionnalisation de l’esclavage en 1791 sur la base du préjugé de couleur. Barnave, le leader de la révolution bourgeoise, dira, rappelle Césaire, « que la Révolution ne sera pas exportée aux colonies ; plus précisément : que les hommes de couleur, même libres, seront exclus du bénéfice des droits politiques 19 ». En métropole, les incessants mouvements insurrectionnels déstabilisent le pouvoir et menacent les intérêts des classes possédantes. Les signaux sont au rouge. Le peuple décapite un roi. En 1793, la Convention girondine refuse toujours d’abolir l’esclavage, ce que fera la Convention montagnarde en février 1794 20. La traite est cependant rétablie en 1802, preuve que la contre-révolution fait rage au sein des fractions au pouvoir, pour être de nouveau abolie en 1815, puis l’esclavage en 1848 21, et ce dans toutes les colonies françaises. La France opère une mutation économique et, par là, la modernisation de son État. Tout comme aux États-Unis, la bourgeoisie fait face à de nouveaux défis : dans les colonies, les révoltes d’esclaves dont la victorieuse révolution haïtienne. De plus, le marché des esclaves venus d’Afrique s’épuise. Les moyens mis en œuvre pour les capturer sont de plus en plus coûteux et de plus en plus dangereux. Leur prix augmente. Devant les difficultés matérielles, les commerçants doivent envisager de nouvelles formes de reproduction de la main-d’œuvre. Le système esclavagiste brut s’étiole et explique en partie pourquoi une partie de la bourgeoisie l’abandonne.

C’est à cette lumière que la citation de Domenico Losurdo prend tout son sens. La voie de l’égalitarisme se présente comme un compromis, une condition de l’ordre racial et de l’unité entre Blancs. Car il n’est évidemment pas question de lâcher les colonies. Et ce n’est pas Jaurès qui nous contredira :

Quelle triste ironie dans l’histoire humaine ! Les fortunes créées à Bordeaux, à Nantes, par le commerce des esclaves ont donné à la bourgeoisie cet orgueil qui a besoin de la liberté et contribué à l’émancipation générale22.

Jusqu’ici, la race, pour la France, était externalisée. Dorénavant, il fallait inventer la communauté d’intérêt à l’intérieur du pays : permettre au capital de continuer de se déployer à l’extérieur et de gagner des marchés, stabiliser l’intérieur. Autrement dit, si c’est par le mouvement que l’État pose les frontières nationales et unifie l’intérieur, c’est aussi par ce mouvement qu’il se tourne vers l’extérieur de ces frontières dans cet espace irréversible, délimité mais sans fin, sans horizon ultime : extension des marchés, du capital, des territoires 23.

Rappelons que la conquête de l’Algérie débute en 1830, soit quarante ans après la révolution et que la grande période de la colonisation de l’Afrique bat son plein à partir des années 1870, au moment des grandes fièvres révolutionnaires et de la Commune de Paris.

Selon Gramsci, l’hégémonie de la classe bourgeoise a été réalisée par sa capacité à dépasser ses intérêts immédiats pour les universaliser au profit des classes subalternes tout en préservant son pouvoir d’organisation, de contrôle et de gouvernance. La nécessité de créer des rapports d’égalité, ou plutôt tendant vers l’égalité, est donc devenue d’autant plus impérieuse que la poussée révolutionnaire et les revendications populaires s’affirmaient. C’est bien ce qui s’est passé : à partir de 1789, la Révolution française liquide l’aristocratie au profit de la bourgeoisie commerçante, manufacturière et déjà financière. L’heure est à l’unité nationale. L’hégémonie des classes dominantes au sein de l’État ne peut être assurée que si celles-ci sont capables de faire les compromis nécessaires avec les classes subalternes. C’est ce que, d’après Gramsci, les Jacobins français ont réussi à réaliser : l’unité de la bourgeoisie et des classes populaires obtenue par la capacité des premiers à modérer leurs intérêts matériels immédiats au profit d’une alliance interclassiste, condition sine qua non d’une mobilisation populaire autour de revendications sociales universelles 24. L’hégémonie politique des Jacobins se trouve concentrée dans leur capacité à universaliser leurs propres revendications tout en absorbant une partie des revendications populaires. Ce qui va radicalement les distinguer des castes au pouvoir avant la révolution qui ne cherchaient pas à asseoir leur domination sur le consentement de la société civile. Autrement dit, les classes supérieures ont su créer une relation de type organique entre elles et les classes subalternes en donnant naissance à un peuple/nation qu’elles dirigeront et qu’elles organiseront.

Cette transition du corporatisme de caste à l’hégémonie de classe est une véritable révolution dans la révolution. Elle consacre ce que Gramsci appelle le passage des revendications « éco-corporatistes » aux revendications « éthico-politiques ». C’est cette ambition transformatrice, dans le sillage des bourgeoisies hollandaise et britannique, qui développeront d’un côté l’État moderne et le libéralisme économique et de l’autre, les droits politiques et civils. C’est la notion de peuple qui créera ce lien organique dans le processus d’hégémonisation du pouvoir bourgeois. Et c’est précisément le caractère flou de cette notion qui lui donnera sa puissance en occultant les contradictions de classe au profit du sentiment national. Il faut considérer ce moment comme une étape clef de la formation de l’État racial qui se matérialisera par ce que Sadri Khiari appelle « le pacte racial ».

Ce pacte est au cœur de la troisième République, république raciale et coloniale par excellence. Une république qui enfante l’État-nation, la superstructure en béton qui condense les nouveaux rapports de force au sein de l’État répartis comme suit : primat de la bourgeoisie sur les classes subalternes, primat des classes subalternes sur les races inférieures. De ces asymétries naissent les deux grandes oppositions au bloc bourgeois : avec l’émergence de la classe ouvrière, certes intégrée au projet national mais économiquement antagonique au pôle bourgeois, et avec celle des damnés de la terre, exclus du projet national et antagonique aux pôles bourgeois et prolétaire de par leur fonction dans la division internationale du travail.

La rupture qu’il a provoquée dans l’histoire millénaire des sociétés humaines, autrefois fondées sur des petites unités communautaires et des relations de proximité, fait de l’État-nation le phénomène éthico-politique sans doute le plus révolutionnaire de l’histoire contemporaine. Il arrache l’individu à son habitus tribal, lui substituant un habitus national, il l’arrache à ses solidarités « mécaniques » pour l’affilier à des solidarités « organiques », selon les termes de Durkheim. Alors que les personnes étaient liées les unes aux autres par des économies solidaires et locales, le citoyen devient une abstraction liée aux autres citoyens par des fils invisibles (la loi, le droit, la monnaie, la patrie qu’il s’agira désormais de défendre contre les autres). L’idée révolutionnaire de « peuple souverain » se heurte immédiatement et ce dès 1793 à ses propres contradictions. L’universalisme proclamé prend un coup dans l’aile dès qu’il faut identifier un peuple et décider qui en fait partie, quel est le territoire de sa souveraineté et qui sera bénéficiaire des subsides de l’État. Ce processus s’accompagnera d’une forte pénétration de l’État dans la vie sociale sous la forme d’un plus grand quadrillage administratif et policier. Comme nous l’apprend magistralement Gérard Noiriel : « depuis 1789, l’intensification des échanges due aux débuts de l’industrialisation et à l’urbanisation à partir de 1750, multiplie le nombre des individus qui ne sont plus sous le regard de leur groupe d’appartenance et renforcent la nécessité sociale des identités objectivées que constituent les passeports et les certificats divers 25 ». Cette évolution ne s’est pas faite sans résistance mais la troisième République aura raison des récalcitrants car comme chacun devra dorénavant l’apprendre : « Un homme doit avoir une nationalité comme il doit avoir un nez et deux oreilles 26. »

Le processus d’intégration nationale est un contrat. La viabilité de l’État libéral dépend de sa capacité à développer son bras social. Ainsi l’intégration nationale sera aussi une intégration sociale mais le social sera subordonné au national. La plupart des acquis sociaux de la troisième République sont réservés aux « nationaux ». C’est ce que stipule la loi sur la nationalité française de 1889, fruit d’une longue et âpre négociation entre les patrons et les militaires d’un côté, partisans du droit du sol pour recruter ouvriers et soldats, et l’aristocratie, partisane du droit du sang. Pour complaire aux deux parties, la loi crée une naturalisation « à deux vitesses » mais le résultat est que l’étranger sera désormais identifié. On assiste alors à une refonte du marché du travail fondé sur la nationalité qui exclut les non-nationaux (la plupart européens) devenus étrangers.

Le lien structurel qui va solidariser les couches populaires blanches, de plus en plus blanches, avec l’État et les classes qui le dominent devient une réalité de plus en plus tangible. Ces mesures, en effet, s’appliquent à peine quelques années après la Commune de Paris et au plus fort de l’effervescence coloniale, soit quelques années après la conférence de Berlin (1885) qui scelle le destin de l’Afrique. La traite est abolie mais pas les appétits coloniaux. Les puissances occidentales se partagent le gâteau sans vergogne et ne peuvent se permettre de voir se multiplier les incendies, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, d’autant qu’au même moment la concurrence entre nations (et bourgeoisies) occidentales fait rage. L’unité nationale est un impératif économique mais aussi un impératif de guerre. C’est précisément à cette période que le pacte social, corollaire du pacte national, prend effet au sein des métropoles coloniales sous la forme de droits sociaux et politiques.

[…]

Noiriel ajoute : « La nationalisation de la société française entre les années 1880 et la Première Guerre mondiale aboutit non seulement à la définition d’un nouveau groupe social composé des citoyens ayant des intérêts communs et partageant le sentiment d’appartenir à une même communauté, mais elle débouche aussi sur l’invention d’une technologie d’identification des individus. Instrument essentiel d’un espace politique homogène, pacifié et centré, cette technologie devient le moyen fondamental de protection des intérêts du groupe 27 ». Et Poulantzas de surenchérir : « Les camps de concentration sont une invention moderne en ce sens aussi que la chape-frontière se referme sur des “antinationaux” qui sont en suspens de temps, en suspens d’historicité nationale 28 ». Les Juifs, les Tziganes ainsi que toutes les minorités produites par la nationalisation des peuples en savent quelque chose. Par ailleurs, la législation protégeant le marché du travail national, née sous la troisième République, consolidée dans l’entre-deux-guerres et sous Vichy, a été reconduite à la Libération 29.

Cependant, l’angle mort de Gérard Noiriel, qui analyse de manière chirurgicale l’émergence de l’État-nation, vient de sa sous-estimation de son caractère colonial et impérialiste qui en fait un État national et racial, l’impérialisme étant « consubstantiel à la nation en ce qu’il ne peut être qu’inter ou plutôt transnational des procès de travail et du capital 30 ». Sadri Khiari est sûrement le théoricien décolonial qui a su le mieux mettre en évidence la matérialité historique de l’État racial : « Le pacte national social est aussi un pacte racial. À l’intégration nationale “gauloise” dans l’espace des frontières hexagonales s’est juxtaposée une intégration nationale coloniale enserrant l’appartenance au groupement statutaire “français” dans une appartenance à un groupement statutaire plus large, la civilisation blanche-européenne-chrétienne. L’identité nationale, construite à la fois par rapport à l’Europe et aux peuples colonisés, a ainsi incorporé deux ordres identitaires, partiellement antagoniques : l’un spécifiquement national, façonné autour du mythe de la France éternelle aux origines prétendument gauloises, l’autre, transnational, forgé autour de la suprématie blanche-européenne-chrétienne, aux origines prétendument grecques, avec comme première frontière les territoires français de l’empire. L’identité nationale française qui soude le pacte républicain et les politiques d’État, est donc à la fois une identité de nation et une identité d’empire, c’est-à-dire coloniale/raciale. La nation française est une nation d’empire 31. »

Au sortir du XIXe siècle, la distinction raciale s’intensifie. Lorsque le code de la nationalité est voté en 1889, la société française est déjà saturée de xénophobie, de racisme et par l’idée de sa supériorité. Cependant, la révolution haïtienne a ébranlé les certitudes des naturalistes et a fait entrer avec fracas les esclaves dans l’histoire, la résistance victorieuse rendant à l’opprimé sa pleine humanité, sa capacité à survivre autant qu’à menacer. En même temps, la présence des non-Blancs à l’intérieur des métropoles devient de plus en plus massive. Les besoins de main-d’œuvre bon marché augmentent et le prolétariat se diversifie. Les étrangers européens et non blancs sont désormais nombreux à l’intérieur des espaces nationaux, où ils concurrencent les travailleurs nationaux. La gouvernementalité devient proprement raciale au moment où l’indigène apparaît dans la métropole, comme soldat ou force de travail, et qu’il menace l’homogénéité raciale. Le risque de l’hétérogénéité rebat les cartes des rapports sociaux et du pacte social dont le caractère racial va s’affermissant. Il devient impératif de réaffirmer l’homogénéité blanche. L’État doit désormais réguler les rapports interraciaux à mesure que l’augmentation des citoyens accroît le nombre des ayants droit et déstabilise le marché du travail réservé aux nationaux. Le racisme devient une pièce maîtresse de la relation sociale car il faut désormais protéger l’espace français, ne serait-ce que pour rendre efficace le pacte social/racial entre les classes dominantes et dirigeantes et les classes subalternes blanches. On peut, comme René Gallissot, légitimement douter du fait que le développement du nationalisme xénophobe soit « une simple perversion de la colère des masses car l’intégration de la classe ouvrière à l’État-nation suppose un support matériel » que l’idée de « préférence nationale » permet de traduire par une priorité à l’embauche, au logement… Nous sommes cependant encore là dans un entre-deux national-racial car les Européens non français sont aussi victimes des nouveaux dispositifs de contrôle. Leur subalternité sera maintenue jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début de la construction européenne, nouvelle phase de la consolidation du bloc bourgeois occidental face aux révoltes anticoloniales qui faisaient rage. Jusqu’à cette ultime étape, c’est la social-démocratie qui fixe les règles du nouveau compromis capital/travail dans lequel la race joue désormais un rôle de premier ordre.

[…]

L’État ne repose plus que sur le pacte racial dont les gouvernants lucides craignent l’usure. En effet, comment garder le pouvoir et poursuivre méthodiquement la démolition du compromis historique entre le capital et le travail au profit du premier tandis que s’exacerbe une colère sociale qui vise d’abord la politique libérale du gouvernement et les institutions de l’État ?

Réponse : en s’appuyant sur le racisme pour liquider l’État social. Mais c’est une solution à double tranchant qui peut autant favoriser une issue fasciste qu’une issue révolutionnaire.

Aujourd’hui, le bloc bourgeois traverse une crise majeure. Les grandes puissances capitalistes s’affrontent dans une compétition déchaînée aussi terrifiante que fatale. Le bloc occidental, pour la première fois de l’histoire moderne, est sur la pente du déclin. D’un côté, les guerres impérialistes se soldent par des défaites cuisantes tandis que l’Afrique échappe de plus en plus à la France et aux États-Unis au profit notamment de la Chine. De l’autre côté, la révolte des peuples du Sud qui peine à se structurer, faute d’utopie, est massive. Ce déclin n’est pas sans incidence sur le maintien du pacte racial. La crise touche les classes moyennes blanches qui voient leurs espoirs d’ascension sociale trahis. La colère gronde. En effet, si le taux de profit global diminue, il faut, pour les classes dominantes occidentales, aller grappiller des marges ailleurs : et pourquoi pas dans ce qui constitue la matérialité du privilège blanc ? Ce que dans le langage courant on appelle les acquis sociaux : le droit du travail et la sécurité sociale, les salaires, la retraite, les hôpitaux, l’école, les services publics. L’ultralibéralisme étant leur dernière planche de salut, c’est ce à quoi les classes dirigeantes, tant sur le plan national qu’européen, s’activent. Le moyen d’y arriver : la fierté blanche, la chasse aux migrants et l’islamophobie. Faut-il alors s’étonner de la persistance pathologique de la fausse injonction à l’intégration ? Les questions du type : « L’islam est-il compatible avec nos valeurs ? » ne sont-elles pas la manière républicaine de se demander si les indigènes de France, à l’instar des indigènes des Amériques, ont bien une âme ?

Notes

18 Domenico Losurdo, Le péché originel du XXe siècle, Bruxelles, Aden, 2007, p. 19, 21.

19 Aimé Césaire, Toussaint Louverture, Présence africaine, 1960.

20 Sans indemnisation des colons.

21 Avec indemnisation des colons.

22 Cité par C.L.R. James dans son Histoire des révoltes panafricaines, Éditions Amsterdam, 2018 [1938], p. 22.

23 Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, op. cit., p. 118, 117.

24 Bien sûr, il a fallu presque un siècle de luttes pour que la bourgeoisie accepte la forme républicaine du pouvoir, et dans cette lutte, c’est le prolétariat qui imposa ses vues (les révolutions de 1830, 1848, 1871), malheureusement sans qu’il soit à même de poursuivre son élan jusqu’au bout.

25 Gérard Noiriel, La tyrannie du national, Calmann-Lévy, 1991, p. 69.

26 Ernest Gellner cité par Gérard Noiriel, La tyrannie du national, op. cit.

27 Gérard Noiriel, La tyrannie du national, op. cit., p. 170.

28 Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, op. cit., p. 118, 126.

29 Gérard Noiriel, La tyrannie du national, op. cit., p. 137.

30 Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, op. cit., p. 117.

31 Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, La Fabrique, 2009, p. 56.

Caliban et la sorcière (2) La chasse aux sorcières

Silvia Federici revisite ce moment particulier de l’histoire qu’est la transition entre le féodalisme et le capitalisme, en y introduisant la perspective propre à l’histoire des femmes. Elle nous invite à réfléchir aux rapports d’exploitation et de domination à la lumière des bouleversements de la fin du moyen Âge. Un monde nouveau naissait, privatisant les biens autrefois collectifs, transformants les rapports de travail et les relations de genre. Ce nouveau monde, où des millions d’esclaves ont posé les fondations du capitalisme moderne, est aussi le résultat d’un asservissement systématique des femmes.
Dans cet extrait l’autrice retrace l’histoire de la persécution des femmes lors de l’épisode de la chasse aux sorcières. Elle montre comment le passage au régime de travail capitaliste a créé une nouvelle « division sociale des sexes ».

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« Nous avons besoin d’un exode du sionisme »

Discours prononcé le 23 avril 2024 à l’occasion de l’ « Emergency Seder in the Streets » à New York. Célébré pendant la fête juive de Pessa’h, le Séder est un rite qui fait revivre symboliquement à ses participant.e.s, par le partage d’aliments et de boissons ainsi que des lectures du Livre de l’Exode, le passage de l’esclavage en Égypte à la liberté. Ce « Séder dans les rues » organisé par Jewish Voice For Peace s’est tenu à Grand Army Plaza, à Brooklyn, à proximité de la résidence de Chuck Schumer, leader de la majorité démocrate au Sénat et soutien inconditionnel d’Israël, pour réclamer l’arrêt de la livraison d’armes à Israël. [éditions La Fabrique]

Ce texte est aussi la contribution de Naomi Klein à l’ouvrage collectif Contre l’antisémitisme et ses instrumentalisations paru en 2024 aux éditions La Fabrique.

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J’ai pensé à Moïse, et à sa colère quand il est descendu de la montagne et qu’il a trouvé les Israélites en adoration devant un veau d’or.

L’écoféministe en moi a toujours été mal à l’aise avec cette histoire : quel genre de Dieu est jaloux des animaux ? Quel genre de Dieu veut accaparer tout le sacré de la Terre pour lui seul ?

Mais il y a une lecture moins littérale de cette histoire. Il s’agit des fausses idoles. De la tendance humaine à adorer le profane et le clinquant, à se tourner vers le petit et le matériel plutôt que vers le vaste et le transcendant.

Ce que je veux vous dire ce soir à l’occasion de ce révolutionnaire et historique « Séder dans les rues », c’est que trop de personnes parmi notre peuple sont de nouveau en adoration devant une fausse idole. Elles sont fascinées par elle. Enivrées par elle. Profanées par elle.

Cette fausse idole s’appelle le sionisme.

C’est une fausse idole qui prend les plus profonds de nos récits bibliques de justice et d’affranchissement de l’esclavage – l’histoire même de Pessa’h – pour en faire des armes brutales de vol colonial de terres, des feuilles de route pour le nettoyage ethnique et le génocide.

C’est une fausse idole qui a pris l’idée transcendante de la terre promise – une métaphore de la libération humaine qui a voyagé à travers de multiples croyances jusqu’aux quatre coins de ce globe – et qui s’est permis d’en faire un acte de vente au profit d’un ethno-État militariste.

La forme de libération défendue par le sionisme politique est elle-même profane. Depuis le commencement, il repose sur l’expulsion massive des Palestinien.nes de leurs foyers et de leurs terres ancestrales, la Nakba.

Depuis le commencement, il est en guerre contre les rêves de libération. En ce Séder, il est bon de se rappeler le traitement qu’il a réservé aux rêves de libération et d’autodétermination du peuple égyptien. Cette fausse idole du sionisme identifie la sécurité d’Israël avec la dictature égyptienne et avec ses États-clients.

Depuis le commencement, il a engendré une forme de liberté repoussante qui voyait les enfants palestinien.nes non comme des êtres humains mais comme des menaces démographiques – de même que le pharaon dans le Livre de l’Exode redoutait la population grandissante des Israélites et ordonna pour cela qu’on mette à mort leurs fils.

Le sionisme nous a mené.es à notre présent cataclysmique et il est temps que nous le disions clairement : il nous y mène depuis toujours.

C’est une fausse idole qui a conduit bien trop de gens de notre peuple sur une voie profondément immorale qui les incite désormais à justifier le laminage de commandements fondamentaux : tu ne tueras pas. Tu ne voleras pas. Tu ne convoiteras pas.

C’est une fausse idole qui identifie la liberté juive avec les bombes à fragmentation qui tuent et mutilent des enfants palestinien.nes.

Le sionisme est une fausse idole qui a trahi toutes les valeurs juives, y compris la valeur que nous accordons au questionnement – une pratique ancrée dans le Séder avec ses quatre questions posées par le ou la plus jeune des enfants.

Y compris l’amour que nous portons en tant que peuple au texte et à l’éducation.

Aujourd’hui, cette fausse idole justifie le bombardement de toutes les universités de Gaza ; la destruction d’innombrables écoles, d’archives, d’imprimeries ; le meurtre de centaines d’universitaires, de journalistes, de poètes – c’est ce que les Palestinien.nes appellent un scolasticide, la destruction des moyens d’éducation.

Pendant ce temps, ici, à New York, les universités appellent la police et se barricadent contre la grave menace que représentent leurs propres étudiant.es qui osent leur poser des questions aussi basiques que : comment pouvez-vous prétendre croire en quoi que ce soit, comment pouvez-vous même croire en nous, alors que vous permettez ce génocide, que vous investissez en lui, que vous y collaborez ?

Il y a bien trop longtemps qu’on laisse la fausse idole du sionisme croître sans retenue.

Alors ce soir nous disons : ça s’arrête là.

Notre judaïsme ne peut être enfermé dans un ethno-État, car notre judaïsme est internationaliste par nature.

Notre judaïsme ne peut être protégé par l’armée dévastatrice de cet État, car cette armée ne fait que semer la peine et récolter la haine – y compris contre nous les juif.ves.

Notre judaïsme n‘est pas menacé par celles et ceux qui élèvent la voix en solidarité avec la Palestine par-delà les différences de race, d’ethnie, de capacité physique, de genre et de génération.

Notre judaïsme est l’une de ces voix et il sait que c’est dans ce chœur de voix que se trouvent à la fois notre sécurité et notre libération collectives.

Notre judaïsme est le judaïsme du Séder de Pessa’h : le rassemblement dans une cérémonie pour partager la nourriture et le vin avec des êtres cher.ères comme avec des inconnu.es, rite par sa nature même transportable, assez léger pour être porté sur le dos, qui n’a besoin de rien d’autre que de l’autre : pas de murs, pas de temple, pas de rabbin, un rôle pour chacun.e, même – surtout – pour les plus jeunes enfants. Le Séder est une technologie de la diaspora s’il en est, conçue pour le deuil collectif, la contemplation, le questionnement, la remémoration et la revivification de l’esprit révolutionnaire.

Regardez donc autour de vous. Le voici, notre judaïsme. Tandis que les eaux montent, que les forêts brûlent et que rien n’est certain, nous prions devant l’autel de la solidarité et de l’entraide, quel qu’en soit le prix.

Nous n’avons pas besoin de la fausse idole du sionisme. Nous n’en voulons pas. Nous voulons être libéré.es du projet qui commet un génocide en notre nom. Libéré.es d’une idéologie qui n’a d’autre plan de paix que des accords avec des pétro-États théocratiques meurtriers de la région, tout en vendant au monde ses technologies d’assassinat robotisé.

Nous cherchons à libérer le judaïsme d’un ethno-État qui veut que les juif.ves aient éternellement peur, qui veut que nos enfants aient peur, qui veut que nous croyions que le monde est contre nous pour que nous accourions à sa forteresse et sous son dôme de fer, ou tout au moins que les armes et les dons continuent d’affluer.

Voilà la fausse idole.

Et ce n’est pas seulement Netanyahou, c’est le monde qu’il a fait et qui l’a fait – c’est le sionisme.

Que sommes-nous ? Nous, dans les rues depuis des mois et des mois, nous sommes l’exode. L’exode du sionisme.

Et aux Chuck Schumer de ce monde, nous ne disons pas : « Laissez partir notre peuple. »

Nous disons : « Nous sommes déjà parti.es. Et vos enfants ? Ils et elles sont avec nous à présent. »

Traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque

To my people

Texte écrit par Assata Shakur le 4 juillet 1973. Enregistré pendant qu’elle était en prison dans le New Jersey et diffusé sur de nombreuses radios, il est retranscris dans son autobiographie (1988) réimprimée par les éditions Premiers Matins de Novembre (2025).

Dans les années 1970-1980, la force grandissante de la Black Liberation Army aux Etats-Unis entraine une vague d’arrestations. Assata Shakur, activiste et leader politique est accusée du meurtre d’un policier en 1977 et condamnée à perpetuité. Elle s’adresse dans ce texte à son peuple, les noir.es américains subissant racisme et violences quotidiennes, qu’elle appelle à résister et à se lever contre les injustices, pour la libération noire.

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Frères noirs, sœurs noires, je veux que vous sachiez que je vous aime et j’espère qu’au fond de vos cœurs, vous avez de l’amour pour moi. Mon nom est Assata Shakur (nom d’esclave Joanne Chesimard), et je suis une révolutionnaire. Une révolutionnaire noire. Par là, j’entends que j’ai déclaré la guerre à toutes les forces qui ont violé nos femmes, castré nos hommes, et laissé nos bébés le ventre vide.J’ai déclaré la guerre aux riches qui prospèrent sur notre pauvreté, aux politiciens qui nous mentent avec des sourires, et à tous les robots sans esprit et sans cœur qui les protègent, eux et leurs biens.

Je suis une révolutionnaire noire et, en tant que telle, je suis victime de toute la colère, de toute la haine et de toute la diffamation dont l’Amérik est capable. Comme pour tous les autres révolutionnaires noirs, l’Amerik essaie de me lyncher.

Je suis une femme révolutionnaire noire, et à cause de cela j’ai été inculpée et accusée de chaque crime présumé impliquant une femme. Pour les crimes présumés auxquels seuls des hommes auraient participé, j’ai été accusée de les avoir planifiés. Ils ont placardé des photos censées être de moi dans les bureaux de poste, les aéroports, les hôtels, les voitures de police, les métros, les banques, à la télévision et dans les journaux. Ils ont offert plus de cinquante mille dollars de récompense pour ma capture, et ils ont donné l’ordre de tirer à vue, de tirer pour tuer.

Je suis une révolutionnaire noire et, par définition, cela fait de moi une membre de la Black Liberation Army. Les porcs ont utilisé leurs journaux et leurs télévisions pour peindre la Black Liberation Army comme des criminels vicieux, brutaux, des chiens enragés. Ils nous ont appelés gangsters et “gun molls”, et nous ont comparés à des personnages comme John Dillinger et Ma Barker. Il devrait être clair, il doit être clair pour quiconque peut penser, voir ou entendre, que nous sommes les victimes. Les victimes, et non les criminels.

Il devrait aussi nous être clair maintenant qui sont les véritables criminels. Nixon et ses partenaires de crime ont assassiné des centaines de frères et sœurs du Tiers-Monde au Vietnam, au Cambodge, au Mozambique, en Angola et en Afrique du Sud. Comme l’a prouvé le Watergate, les plus hauts responsables de l’application de la loi dans ce pays sont une bande de criminels menteurs. Le président, deux procureurs généraux, le directeur du FBI, celui de la CIA et la moitié du personnel de la Maison-Blanche ont été impliqués dans les crimes du Watergate.

Ils nous appellent des meurtriers, mais nous n’avons pas assassiné plus de deux cent cinquante hommes, femmes et enfants noirs non armés, ni blessé des milliers d’autres dans les émeutes qu’ils ont provoquées pendant les années soixante. Les dirigeants de ce pays ont toujours considéré leurs biens comme plus importants que nos vies. Ils nous appellent meurtriers, mais nous ne sommes pas responsables des vingt-huit détenus noirs et des neuf otages tués à Attica. Ils nous appellent meurtriers, mais nous n’avons pas assassiné ni blessé plus de trente étudiants noirs non armés à Jackson State — ni à Southern State.

Ils nous appellent meurtriers, mais nous n’avons pas assassiné Martin Luther King Jr., Emmett Till, Medgar Evers, Malcolm X, George Jackson, Nat Turner, James Chaney, et d’innombrables autres. Nous n’avons pas assassiné, en tirant dans le dos, Rita Lloyd (16 ans), Rickie Bodden (11 ans) ou Clifford Glover (10 ans). Ils nous appellent meurtriers, mais nous ne contrôlons ni n’appliquons un système de racisme et d’oppression qui assassine systématiquement des Noirs et des peuples du Tiers-Monde. Bien que les Noirs représentent soi-disant environ quinze pour cent de la population totale américaine, au moins soixante pour cent des victimes de meurtre sont noires. Pour chaque “poucav” tué dans la soi-disant ligne de devoir, il y a au moins cinquante Noirs assassinés par la police.

L’espérance de vie des Noirs est bien plus basse que celle des Blancs, et ils font tout leur possible pour nous tuer avant même que nous soyons nés. Nous sommes brûlés vifs dans des taudis inflammables. Nos frères et sœurs font des overdoses de héroïne et de méthadone chaque jour. Nos bébés meurent d’empoisonnement au plomb. Des millions de Noirs sont morts à cause de soins médicaux indécents. C’est du meurtre. Et ils ont le culot de nous appeler meurtriers.

Ils nous appellent ravisseurs, pourtant le frère Clark Squires (accusé avec moi d’avoir assassiné un policier de l’État du New Jersey) a été enlevé le 2 avril 1969 de notre communauté noire et détenu contre une rançon d’un million de dollars dans l’affaire du complot du Panther 21 à New York. Il a été acquitté le 13 mai 1971, ainsi que tous les autres, des 156 chefs d’accusation par un jury qui a délibéré en moins de deux heures. Le frère Squires était innocent. Pourtant il fut kidnappé de sa communauté et de sa famille. Plus de deux ans de sa vie ont été volés, mais ils nous appellent ravisseurs. Nous n’avons pas kidnappé les milliers de frères et sœurs détenus dans les camps de concentration américains. Quatre-vingt-dix pour cent de la population carcérale dans ce pays est composée de Noirs et de peuples du Tiers-Monde qui ne peuvent se payer ni caution ni avocats.

Ils nous appellent voleurs et bandits. Ils disent que nous volons. Mais ce n’est pas nous qui avons volé des millions de Noirs du continent africain. Nous avons été dépouillés de notre langue, de nos dieux, de notre culture, de notre dignité humaine, de notre travail et de nos vies. Ils nous appellent voleurs, pourtant ce ne sont pas nous qui détournons des milliards de dollars chaque année via l’évasion fiscale, les prix illégaux, le détournement de fonds, la fraude aux consommateurs, les pots-de-vin, les commissions secrètes et les escroqueries. Ils nous appellent bandits, pourtant chaque fois que la plupart des Noirs récupèrent leurs chèques de paie, nous sommes volés. Chaque fois que nous entrons dans un magasin de notre quartier, nous sommes braqués. Et chaque fois que nous payons notre loyer, le propriétaire nous pointe un pistolet dans les côtes.


Ils nous appellent voleurs, mais nous n’avons pas volé et assassiné des millions d’Indiens en les dépouillant de leur terre pour ensuite nous appeler “pionniers”. Ils nous appellent bandits, mais ce ne sont pas nous qui volons l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine de leurs ressources naturelles et de leur liberté pendant que les gens qui y vivent sont malades et affamés. Les dirigeants de ce pays et leurs sbires ont commis certains des crimes les plus brutaux et vicieux de l’histoire. Ce sont eux les bandits. Ce sont eux les meurtriers. Et ils devraient être traités comme tels. Ces maniaques ne sont pas aptes à me juger, ni Clark, ni aucun autre Noir jugé en Amérik. Les Noirs devraient — et devront inévitablement — déterminer leurs propres destins.

Chaque révolution de l’histoire a été accomplie par des actions, bien que les mots soient nécessaires. Nous devons créer des boucliers qui nous protègent et des lances qui percent nos ennemis. Les Noirs doivent apprendre à lutter en luttant. Nous devons apprendre de nos erreurs.

Je veux m’excuser auprès de vous, mes frères et sœurs noirs, d’avoir été sur le New Jersey Turnpike. J’aurais dû mieux savoir. Le Turnpike est un point de contrôle où les Noirs sont arrêtés, fouillés, harcelés et agressés. Les révolutionnaires ne doivent jamais être trop pressés ni prendre des décisions imprudentes. Celui qui court quand le soleil dort trébuchera de nombreuses fois.

Chaque fois qu’un combattant de la liberté noir est assassiné ou capturé, les porcs essaient de créer l’impression qu’ils ont écrasé le mouvement, détruit nos forces et étouffé la révolution noire. Les porcs essaient aussi de donner l’impression que cinq ou dix guérilleros sont responsables de chaque action révolutionnaire menée en Amérik. C’est du non-sens. C’est absurde. Les révolutionnaires noirs ne tombent pas de la lune. Nous sommes créés par nos conditions. Façonnés par notre oppression. Nous sommes fabriqués en masse dans les rues des ghettos, dans des endroits comme Attica, San Quentin, Bedford Hills, Leavenworth et Sing Sing. Ils en produisent des milliers parmi nous. Beaucoup de vétérans noirs au chômage et de mères allocataires rejoignent nos rangs. Des frères et sœurs de tous horizons, fatigués de souffrir passivement, composent la BLA (Black Liberation Army).

Il existe — et il existera toujours, jusqu’à ce que chaque homme, femme et enfant noir soit libre — une Black Liberation Army. La fonction principale de la Black Liberation Army en ce moment est de créer de bons exemples, de lutter pour la liberté des Noirs, et de préparer l’avenir. Nous devons nous défendre et ne laisser personne nous manquer de respect. Nous devons obtenir notre libération par tous les moyens nécessaires.

C’est notre devoir de lutter pour notre liberté.
C’est notre devoir de gagner.
Nous devons nous aimer et nous soutenir les uns les autres.
Nous n’avons rien à perdre sauf nos chaînes.

Des monstres de distance

Dans cet extrait du chapitre “La guerre vue du dehors” Deborah V. Brosteaux s’interroge sur le processus de mise à distance que nous opérons depuis l’occident face au spectacle de la guerre dans laquelle nous nous persuadons n’avoir aucune implication. Elle se demande alors : « Quels attraits le monstre de distance exerce-t-il sur nous, pour que nous puissions le laisser prendre possession de nous ? »

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Prenons la scene suivante, scene clichée de la vie dans la paix qui a été décrite, encore et encore: une femme (ou un homme), quelque part en France, en Angleterre, en Allemagne, ouvre le journal du matin, encore engourdie par le sommeil. Elle voit passer un titre qui parle de la guerre, elle parcours l’article dans lequel sont incluses des images, des photographies de ruines ou de corps blessés. Ce pourrait être en avril 2022, les images montrant les fosses communes a Marioupol ; en octobre 2015, les morts et les blessés de l’hôpital bombardé de Kunduz ; les immeubles en ruines d’Alep en 2013 ou de Sarajevo en 1992 ; des enfants brûlés par le napalm au Vietnam, en 1972… Ce sont des images qui l’emplissent de tristesse ou de colère. Mais un instant plus tard son téléphone sonne, elle doit se mettre en route pour aller au travail, réveiller ses enfants, ou simplement elle continue sa lecture, passe a l’article suivant. Très vite la guerre est déjà oubliée, chassée par des pensées plus pressantes. Ces images paraissent surgir de loin, d’un monde de destruction qui n’est pas le sien.

Ce type de scene – qui a été exploitée, dans plusieurs de ses variantes par Susan Sontag – est souvent convoquée pour poser le diagnostic suivant : celles et ceux qui ne vivent pas la guerre finissent toujours par s’en détourner, l’oublier, s’en lasser. On évoque alors la limite de nos capacités à nous émouvoir, voir le caractère superficiel de nos indignations lorsqu’elles portent sur des évènements lointains. Cet éloignement affectif, cette difficulté à se rendre sensible, serait dû a l’écart immense qui sépare la situation de paix dans laquelle nous vivons, et les mondes de guerre d’où ces bribes nous parviennent. Plus c’est loin, moins nous en faisons l’expérience, et donc moins nous en sommes affectés nous mêmes, plus il est normal que la réalité de la guerre nous apparaisse comme quelque chose d’abstrait a quoi nous ne serions pas sérieusement sensible.

Le problème avec cette manière de décrire les regards du dehors, c’est qu’elle les désactive. Or, dès qu’on entre plus précisément dans les modes d’apparition médiatique des images de guerre et dans les modalités de leur réception, on voit au contraire combien ce dehors est activé, et tout ce qu’il peut y avoir de guerrier dans ces regards à distance. Au moment où j’écris ces lignes – novembre 2023 -, les images de Gaza dévastée circulent à travers tout le globe, relayées par des mouvements de solidarité populaire d’une rare intensité ; dans le même temps, les efforts politiques pour ne pas laisser importer ces images se multiplient eux aussi. On voit ici tout ce qu’il peut y avoir de guerrier dans le fait de “ne pas se laisser affecter”.

Reprenons à nouveau la scène des images de la guerre vue du dehors, mais fictionnons-la autrement: approchons au maximum ce qu’elle sépare. C’est ce qu’a entrepris de faire l’artiste américaine et militante pacifiste Martha Rosler, née en 1943, dans sa série de photomontages House Beautiful: Bringing the War Home, réalisée en pleine guerre du Vietnam (une technique qu’elle a réitérée durant la guerre en Irak et en Afghanistan. Martha Rosler a procédé par montage de fragments de deux sortes, découpés dans les mêmes magazines : les uns sont des images clichées, stéréotypées, de la domesticité américaine, espaces intérieurs, modernes et harmonieux de l’American way of life -cuisines hautement équipées, belles et jeunes femmes blanches nettoyant leur salon impeccable à l’aide d’équipements ménagers dernier cri, luxueuses vérandas avec larges baies vitrées. Les autres sont des images de la guerre américaine en cours au Vietnam: militaires postés dans une tranchée, civile prise en otage-les mains en l’air et les yeux bandés – corps inertes, convulses ou accroupis, aux aguets, soldats armés de lance-flammes … En intégrant la guerre dans les foyers, les photomontages de Rosler font apparaître l’espace domestique américain en tant qu’il est il est imbriqué dans la machine de guerre : « Nous pourrions affirmer que le foyer est «un havre de paix dans un monde sans coeur», pour reprendre une formule victorienne. Mais en fait, par l’entretien et la reproduction des soldats, de la société ou de la force de travail, il fait tout autant partie de la machine de guerre que le champ de bataille lui-même.


Ses montages rendent cette imbrication littérale : la vue de l’élégant patio s’ouvre sur une rue jonchée de corps, aux façades criblées d’impacts, le long de laquelle s’éloignent des tanks; la cuisine immaculée est fouillée de fond en comble par des militaires en treillis ; une femme – une civile vietnamienne – aux yeux écarquillés par la terreur et le corps blessé d’un enfant dans les bras, avance dans l’escalier, tournant le dos au salon où flottent des ballons d’anniversaire. L’espace domestique américain, sa version idéalisée et stéréotypée, est envahi par ces bribes d’images et pourtant il n’a pas du tout l’air de s’y confronter, mais plutôt de lui tourner obstinément le dos. Ces montages produisent comme un choc de la séparation obstinée entre deux mondes pourtant intimement liés. Dans ces images d’intérieurs en paix montées aux images de guerre, on trouve une nouvelle version du cliché de la paix qui apparaissait dans notre première description – un monde distrait et fermé sur soi, étanche à la réalité vécue de la guerre. Mais apparaît en plus ce qu’il manquait dans cette description : cette étanchéité présente ici quelque chose d’obstiné, de persévérant, de tenace. L’écart demeure, mais le tableau change de manière décisive, puisque nous pouvons nous demander : quelles sont les opérations qui rendent la guerre lointaine ici, et comment une part de la réalité guerrière passe-t-elle dans cette mise à distance? Le caractère « abstrait » que peuvent prendre les violences guerrières vues d’ici perd alors sa connotation d’« irréalité », pour apparaître dans toute sa férocité. L’écart y prend un sens beaucoup plus virulent. Déplier les relations que nous entretenons avec de telles abstractions nous situe sur le fil ténu et en réalité plein d’épaisseur qui passe entre ces séparations. La difficulté, c’est justement que ces abstractions à la fois nous situent et rendent si difficile de s’y situer.


Dans son film Dust Breeding (2013) consacré au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, la cinéaste Sarah Vanagt explore les multiples couches de distance qui forment le monde du tribunal. Elle nous dit avoir eu l’impression, au cours du montage des images d’archives du tribunal, entourée d’images de fosses communes en Bosnie et de cratères dans les rues de Sarajevo, qu’un «monstre de distance » s’emparait d’elle aussi, et qu’elle s’en est sentie comme accablée, paralysée. Je voudrais lui emprunter cette formule : le monstre de distance, c’est quelque chose qui peut prendre possession de nous, ou qui nous possède déjà au moins en partie. Nommer le monstre de distance, c’est nommer quelque chose qui nous arrive, qui implique des devenirs actifs : il faut alors à la fois prendre au sérieux l’efficacité de ses effets, ce qui lui permet de prendre possession de nous, et se demander comment s’en protéger. Qu’est-ce qui en nous nous expose à de telles captures?

Dans son essai Rester barbare, Louisa Yousfi demandait: qu’avons-nous accepté de devenir pour parvenir à vivre inconsciemment au milieu de la violence du monde, comme si cette violence ne nous concernait pas, ne nous affectait pas ? Si, en effet, se laisser posséder par le monstre de distance implique de notre part une certaine agentivité, alors la question est de savoir ce que nous y trouvons. Comme l’écrivent Isabelle Stengers et Philippe Pignarre dans La Sorcellerie capitaliste: «la capture fait prise, et elle fait prise sur quelque chose qui importe, qui fait vivre et penser celui ou celle qui est capturé ». Quels attraits le monstre de distance exerce-t-il sur nous, pour que nous puissions le laisser prendre possession de nous ? Yousfi décrit une sorte de bulle magique habitée par des somnambules qui se réveillent uniquement lorsqu’une bombe éclate au milieu d’une de leurs stations de métro ou l’un de leurs cafés. Et elle demande autre chose que vous est-il arrivé pour que vous puissiez vous dire alors: ceux qui ont fait cela veulent nous détruire pour la lumière que nous portons, notre joie de vivre, notre amour de la paix, de la liberté et de l’humanité ? L’anesthésie du somnambule et sa conviction d’incarner la paix tiennent ensemble, c’est cela qu’il faut arriver à penser. La bulle envoûtante se referme sur lui quand il dit : « nous sommes la paix incarnée, la menace est ce qui vient de l’extérieur ou des traîtres parmi nous, et c’est au nom de la paix que nous les combattrons.” On commence à apercevoir ce que le monstre de distance peut présenter d’attrayant.

La Nation décoloniale à l’épreuve de Stengers et d’Haraway

La proposition de nation décoloniale d’Houria Bouteldja a fait couler beaucoup d’encre. Il ne s’agira pas ici de revenir en détail sur cette proposition que la militante décoloniale a pu développer dans son intervention lors du meeting « L’alliance des tours et des bourgs ? Chiche ! » et retranscrite sur la revue contretemps .

Bien que je partage avec Houria la nécessité d’aborder la question des attachements et des affects, ma culture militante « autonome » me fait aborder avec appréhension la question de la nation, fût-elle décoloniale, qui s’accompagne inévitablement, et d’autant plus lorsqu’elle est portée par une militante marxiste-léniniste, de la question de la prise du pouvoir.  C’est lors d’un plateau sur le média Paroles d‘Honneurs à propos du livre Clarifications (conversation entre Alain Brossat et Houria Bouteldja, éditée par les éditions Météores) qu’un riche échange s’est tenu faisant dialoguer la proposition d’Houria avec d’autres traditions de pensée dont je peux me sentir plus proche (Stengers, Haraway …). Le texte qui suit est donc une retranscription légèrement modifiée de l’échange qui s’est déroulé lors de ce plateau entre Olivier Marboeuf, écrivain Guadeloupéen, Mirabelle Thouvenot, contributrice au QG décolonial et Julien Théry et Pierre-Aurelien Delabre, deux compagnons de route du mouvement décolonial.

Olivier Marboeuf

La proposition d’Houria Bouteldja, c’est d’essayer d’avoir une lecture de la complexité des affects et des modes d’attachement humain pour avoir un élément de convergence de pure humanité, au sens humaniste, au sens presque radical du terme. C’est-à-dire, qu’est-ce qui constitue des humanités qui peuvent se retrouver parce qu’elles se reconnaissent dans des modes d’attachement qui, s’ils ont des objets différents, ont des modes en commun. C’est intéressant parce que ça révèle la manière dont, dans le camp indigène on a investi la question des affects dans la stratégie politique. Et comment Alain Brossat n’arrive pas du tout avec cette catégorie-là en particulier. C’est peut-être l’endroit sur lequel certains marxistes blancs ont dit, là il y a un truc, il faut revisiter la question des traditions, il faut essayer de regarder au niveau de certaines formes d’affects qui peuvent avoir des enjeux politiques forts. Lui (Alain Brossat), il est presque dans le mépris des affects populaires, ce qui mène à une impasse car tout se joue à cet endroit-là. Par exemple, Alain Brossat n’identifie pas, même quand il va parler des quartiers populaires ou des populations indigènes, cet habité que ça constitue. Ces endroits où les gens ont produit de l’attachement avec du mal logement et où, quand on va détruire les tours à la Courneuve, les gens pleurent. Moi quand j’ai vu ça, je me suis dit, pourquoi personne ne saisit cette occasion politique de dire, mais c’est incroyable. On a fait des barres très dures, ils ont vécu là pendant 30 ans, on les détruit et ils pleurent. Donc il y a un mode d’attachement qui n’a pas fait terroir. Moi, à l’époque, je l’avais noté en me disant, il faut réussir à faire de cette urbanité des quartiers populaires, un terroir, c’est-à-dire une modalité d’attachement paradoxale. Et effectivement, c’est là qu’il y a quelque chose qui manque dans le raisonnement de Brossat, qui le rend un peu sec et qui confine à des formes de mépris. Ça montre qu’il n’a pas une attention sur ce que fabriquent les classes populaires et fabriquent au sens vraiment du bricolage, là où je pense que c’est aussi une échelle sur laquelle, dans les propositions d’Houria, il y a une un affinement à donner.  J’ai un souci sur la question de l’échelle de la nation. C’est comme s’il y a une montée en échelle, et là je serais un peu dans la pensée de Donna Haraway pour le coup, où on est directement sur une échelle (celle de la nation) qui est pour moi signifiante dans une campagne présidentielle, mais dans une pratique je dirais un peu constructiviste d’une lutte, il y a beaucoup d’autres échelles qu’on doit convoquer.

Julien Thery

Là tu parles de la proposition d’Houria Bouteldja d’investir le national et la nation ?

Olivier Marboeuf

Oui et je me dis que la question de la nation elle peut être le résultat d’un tissage dans lequel il y a d’autres échelles sur lesquelles on peut, et peut-être on doit, travailler.

Mirabelle Thouvenot

Moi je crois que ça elle le dit aussi. Pour moi, la proposition d’Houria il faut la comprendre comme étant déjà une tentative de rabattre l’échelle européenne à une échelle inférieure. La question c’est à quelle échelle on va pouvoir revenir dans un premier temps ? Et même là dans le livre Clarifications, quand d’ailleurs Brossat interroge Houria sur cet aspect national, elle dit bien que ça n’exclut pas le fait de fabriquer des attachements à partir d’identités régionales et qu’il y a plein d’autres choses qui vont se mêler là-dedans. Mais qu’en tout cas c’est toujours la question de la stratégie dans l’immédiat pour se dire, où est-ce qu’on met la digue ? Où est-ce qu’on a le plus de chance de pouvoir réussir à empêcher le pire ? Donc moi je le comprends comme déjà une manière de rabattre à une échelle inférieure pour pouvoir ensuite aller vers des échelles encore plus basses.

Olivier Marboeuf

J’entends, mais je trouve que même la supputation d’un affect nationaliste dans les classes populaires blanches, moi je demande à ce qu’on vérifie ça. Je ne suis pas complètement convaincu que cet affect national surgit sans cadre régional, sans cadre corporatiste, sans cadre familial élargi, sans cousinage…Alors évidemment moi je viens d’une région française particulière sur laquelle on n’a pas un attachement de malade vis-à-vis de la nation française. On a un attachement à ce qu’on appelle les pays, c’est-à-dire un espèce d’attachement réciproque en rapport avec l’humain et le non-humain avec lequel on vit, où l’entretien et le rapport d’attachement est presque matériel. Quand on parle d’être ancré, ça veut dire qu’on est capable d’agir sur son environnement. Je trouve que lorsqu’on on vit dans des métropoles très construites, où les usages sont très décrits, ces attachements sont moins simples. Il faut trouver. Et par rapport aux gens dont on a détruit les tours en béton à la Courneuve, j’ai vu des capacités humaines d’attachement devant un livrable à vivre qui est vraiment le minimum de l’humanité et sur lequel les gens ont réussi à réinvestir des attachements. Donc ça, ça m’intéresse. Je dirais que la question de l’échelle nationale est nécessaire dans une urgence électorale, mais je pense qu’il y a beaucoup de niveaux d’attachement sur lesquels on peut presque créer des micro-consensus pour aller vers celui qui est le plus aigu.

Pierre-aurelien Delabre

Je pense que l’articulation justement entre ces formes infranationales, nationales et l’internationalisme c’est une articulation qu’on doit être en capacité de faire. Je pense que la proposition d’une nation décoloniale, le fait qu’il y ait décoloniale quand même dans la proposition, implique que ce ne sera pas seulement, de toute façon, une échelle nationale, des affects nationalistes, des affects populistes nationaliste disons. Ce sera forcément quelque chose qui devra se jouer à trois niveaux, à un niveau internationaliste, à un niveau national et à un niveau infranational. La question de comment agréger ces formes infranationales de façon décoloniale dans un cadre national avec une perspective internationaliste, ça c’est la question je crois qu’on doit essayer de se poser.

Olivier Marboeuf

Je pensais que la discussion entre Houria et Alain Brossat passerait plus de temps à négocier des modes d’attachement historiques du monde ouvrier blanc. On va dire le travail, par exemple, le lieu de travail, la question du métier, la question de la corporation, la question de la corporation attachée à des modes de droit et des progressions sociales à ces échelles-là. Et après, c’est vrai que c’est aussi mon bagage de scientifique, que je n’ai jamais été concrètement, mais je viens des sciences dures et la question des échelles de pertinence, ça m’importe. Et je ne sais pas si, en tout cas, l’échelle de pertinence nationale est nécessaire pour penser le rapport entre un micro et un méta. Ne faudrait-il pas poser la question d’une zone intermédiaire comme pourrait le faire Isabelle Stengers. A-t-on besoin de passer par le national pour arriver de l’infranational à l’international ?

Pierre-aurelien Delabre

Après, dans le cadre de l’hypothèse d’une nation décoloniale, le national ne pourra pas se poser en des termes non décoloniaux. Donc déjà, il faut quand même avoir conscience de ça. Je trouve qu’il y a quelque chose d’intéressant dans l’analyse que fait Gramsci, puisque c’est lui à la base qui tente d’articuler toutes ces échelles-là. Il tente de l’articuler en 1917, dans son texte sur la révolution contre le capital, et en 1926, quand il pose la question méridionale. Il s’interroge sur la fracture culturelle, politique, économique qui empêche des paysans du sud de l’Italie de faire alliance avec les ouvriers du nord dans un cadre national pour renverser le fascisme. Et peut-être effectivement qu’il y a une limite chez Gramsci à ce moment-là, et il ne sera plus vivant pour s’en rendre compte, mais en l’occurrence, les Napolitains ne parlant pas nécessairement italien, et étant en tout cas coupés d’une culture nationale populaire, se sont libérés du fascisme en quatre jours. C’est-à-dire que des formes de résistance infranationales déconnectées d’une perspective nationale, ça existe et il faut les considérer. Evidemment, je pense que ce qui est intéressant c’est de ne pas les rendre exclusives les unes aux autres et de tenter de les nouer. Je pense que c’est dans cette tentative de nouer ces différentes échelles que toute la puissance de l’hypothèse d’Houria me paraît saillante.

Mirabelle Thouvenot

Et, dans la pensée d’Houria, il y a quand même un rapport un peu pragmatique à l’histoire et au réel. On ne peut pas nier que l’échelle nationale est ancrée, c’est-à-dire que c’est une composante au-dessus de laquelle on ne peut pas complètement passer. Dans le cadre de la modernité, il y a quand même beaucoup de choses qui ont été ravagées, abîmées, ce qui a produit des effets sur les attachements régionalistes. Et d’ailleurs il y a certainement des choses qui sont moins abîmées dans les colonies d’outre-mer de par leur distance avec le centre du pouvoir et la métropole. Donc il y a des formes de survivance beaucoup plus fortes qui sont nées aussi des luttes. Il y avait un enjeu beaucoup plus fort à lutter là-dessus. A l’échelle de la métropole française, je pense qu’il y a quand même à prendre en compte aussi le ravage de la modernité occidentale sur les attachements. Après, qu’il y en ait plein d’autres qui puissent se créer, se recréer, se recomposer, ça c’est une évidence aussi, et tu l’as déjà noté, il y a les lieux de travail, les lieux de vie, il y a plein de choses, mais tout ça tend à être abîmé de partout.

Olivier Marboeuf

Je questionnais ça parce qu’au sein d’un mouvement décolonial, les devenirs français sont entre nous différentiels. Tu vois, pour moi, quand je parle avec Houria, elle est beaucoup plus française que moi. C’est-à-dire que selon les modes d’attachement, les zones de vie, les types d’articulation, on n’obtient pas le même rapport à la nation. Je comprends la direction stratégique d’Houria, mais je mets des nuances sur le fait que, par exemple, hier j’étais en Sud-Bretagne, à Quimperlé, dans la librairie Divergence. Et je trouve qu’il y a des zones en Bretagne qui ont une vraie échelle infra du national, qui est extrêmement efficace, extrêmement efficiente, extrêmement attachée. Et la question délicate c’est que l’aspect tradition a été vidé par la droite et l’extrême droite. Du coup, ça crée des détestations sur des attachements qui sont normales, être attaché à un paysage, par exemple, être attaché à un mode de culture, c’est logique. Nous en Guadeloupe où l’île a deux typologies, une plaine où il y a la canne à sucre et puis un volcan, bon ben ceux du volcan c’est pas ceux de la plaine, c’est pas les mêmes attachements, c’est pas les mêmes… Et ça c’est pas pour faire du small is beautiful, c’est pour identifier des échelles de pertinence qui vont effectivement parler à tout le monde. L’échelle nationale, c’est une échelle qui s’est imposée par la force, c’est d’abord une échelle de dévastation qui s’impose à nous. Et longtemps Houria a parlé du devenir blanc, y compris des indigènes, à force d’être pris dans la trame nationale. Au-delà de ces fatalités, je voulais essayer de saisir des choses qui peuvent être efficaces parce qu’elles sont plus joyeuses. Je pense qu’il y a des échelles dans lesquelles, sans se forcer, il y a des choses joyeuses et puis il y a des choses à réenchanter. Pour moi, la nation, c’est quand même à réenchanter. Et il y a des pratiques, joyeuses, qui sont déjà, à mon avis, à notre portée. Tous les Français par exemple qui parlent dans leur région une autre langue que le français. Il y en a quand même quelques-unes en Corse, en Bretagne, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à la Réunion, en Occitanie … Ces détachements se sont des traces de ce qui a résisté à tout ce que la modernité capitaliste a voulu fourrer dans l’appartenance nationale. Elle en parle aussi Stengers. Trouver les traces de ce qui a été détruit, parce que lorsqu’on est au constat de la destruction, on ne se rappelle même plus des modes de vie qui ont précédé.

Pierre-aurelien Delabre

Sur la question de la langue et de la nation comme facteur d’homogénéisation. De fait il n’y a pas que le français aujourd’hui en France. Il y a une multitude de langues et c’est encore plus le cas en Italie d’ailleurs avec la persistance de langues régionalistes. Je pense que ce qui peut être intéressant c’est d’envisager la nation décoloniale comme un facteur d’unité politique mais pas comme un facteur d’homogénéisation culturelle.

Les allié.es sont partout

Cette courte contribution est une réponse à l’intervention “L’ennemie est à l’intérieur” d’Houria Bouteldja lors du meeting d’ouverture de Guerre à la guerre le 20 juin 2025.

Avant toute chose, je tenais à noter qu’Houria Bouteldja est une militante et théoricienne décoloniale que j’estime énormément. Je ne dis pas cela pour la flatter, mais plutôt parce que j’ai pu lire bien trop souvent des critiques malhonnêtes de son travail qui reposaient avant tout sur une diabolisation de sa personne. La critique que je vais tenter d’esquisser ici se veut à l’inverse bienveillante et surtout constructive. Je tenais aussi à lui apporter tout mon soutien face à la censure dont elle a encore fait l’objet de la part de l’université Dauphine et l’UD CGT 75. 

Comme en témoigne la mobilisation contre le salon du Bourget organisée par la coalition Guerre à la Guerre, la question de l’antimilitarisme et avec elle de l’anti-impérialisme, connaît un nouveau souffle (dans les organisations d’extrême gauche tout du moins). Le génocide en Palestine (et les mobilisations massives à peine quelques jours après le 7 octobre) mais aussi l’invasion russe en Ukraine, ont forcé la gauche à ré investir ces questions, ce qui a pu amener à des positionnements théoriques et stratégiques divergents. 

Pour Houria Bouteldja, et il me semble que c’est une ligne plutôt partagée par l’ensemble de l’équipe du média décolonial Paroles d’Honneur, pour construire un anti-impérialisme conséquent, il faut commencer par désigner son ennemi principal, et, en ce qui nous concerne nous, “Français ou vivant en France”, “c’est tout à la fois l’Occident, l’Europe et la France.” Ce postulat est avant tout stratégique car selon Houria “nous manquons de munitions et qu’une économie militante précaire nous oblige à prioriser nos cibles. ” (Citations extraites de l’intervention d’Houria et à retrouver ici : https://qgdecolonial.fr/lennemi-est-a-linterieur/)

Bouteldja se place sur un plan stratégique, et c’est sur ce même plan que je vais tenter de lui répondre.  Pour commencer, je lui accorde volontiers que nous manquons de force et que cela implique une pensée stratégique et réaliste (c’est-à-dire en adéquation avec nos capacités actuelles). Je tiens cependant à faire remarquer qu’une pensée stratégique ne doit pas faire l’économie d’une analyse à moyen/long terme. C’est ici que se trouve à mon sens un point aveugle. En partant de l’analyse évidente que l’Occident a réussi à imposer par la force et la destruction, un système monde écocidaire, suprémaciste et sexiste, on peut être tenté de ne pas prendre au sérieux le fait que des puissances concurrentes prédatrices ont réussi malgré tout à résister à cette hégémonie occidentale. Ces nouvelles puissances, qui s’auto proclament axe de la résistance à l’impérialisme occidental (Iran-Chine-Russie), tentent de capter les ressentiments anti occidentaux planétaires (qui ne sont que la conséquence logique de l’impérialisme occidentale) pour à leur tour légitimer la défense de leurs propres intérêts Or, ces intérêts n’ont rien à voir avec les intérêts des populations de ces pays en question. En Iran, en Chine et en Russie, l’opposition est muselée, les libertés individuelles sont attaquées, les minorités ethniques sont discriminées (voir pire avec les Ouïghours en Chine). Bien sûr, aujourd’hui, la capacité de nuisance à l’échelle planétaire de ces trois pays n’est en rien comparable avec celle de l’Occident. Mais pour combien de temps encore ? 

Là où me semble être le point aveugle d’Houria Bouteldja (et plus généralement de Paroles d’Honneur) c’est que même si le sentiment légitime de haine de l’occident contribue bel et bien à affaiblir les puissances occidentales (ce qui est bien évidemment un de nos objectifs en tant qu’anti impérialistes) il peut s’accompagner d’un sévère retour de bâton. En l’occurrence, que serait un monde dominé par la Russie, la Chine et l’Iran ? On peut déjà commencer à l’apercevoir au Sahel, où la présence française ne fait certes que s’amoindrir mais pour ne laisser que plus de place à une puissance rivale : la Russie (et notamment par le tristement célèbre groupe Wagner). Les exactions des mercenaires Russe envers les minorités ethniques n’ont pas tardé dans la région , pourtant, la présence Russe au Sahel continue à être largement acclamée par une partie de la population locale car  la Russie a su parfaitement s’appuyer sur les affects anti français pour dissimuler ses propres atrocités. 

Quelle en est la lecture d’Houria Bouteldja ? Qu’il s’agit d’une victoire pour notre camp car c’est un revers pour notre impérialisme Français ? Qu’en tant qu’anti-impérialiste française, elle doit prioriser ses cibles, que son ennemie principale c’est l’impérialisme Occidental et qu’elle n’a donc pas à se positionner sur la question ?  Je lui répondrais alors, que, dans la ville où j’habite, Montreuil, près de 10 % de la population est Malienne. Qu’ainsi, l’avenir de ce pays, qu’il soit sous le joug de l’impérialisme Français ou Russe, restera un enjeu premier pour un grand nombre de personnes habitant cette ville.

Mais attention, il ne s’agit en aucun cas de dire qu’il faudrait faire la leçon à toutes celles et ceux qui se réjouissent du départ des troupes françaises au Sahel et de l’arrivée des troupes Russes. Les peuples du Sahel doivent pouvoir s’autodéterminer et sont ainsi légitime à nouer les alliances qu’ils souhaitent à cette fin. Tout comme aujourd’hui, l’Iran est légitime à se défendre face aux agressions d’Israël. Là où nous devons être vigileant.es, c’est à ne pas participer à faire passer la Chine, l’Iran et la Russie comme contre modèles dans le but de servir nos intérêts immédiats.

A ce titre, certaines interventions du média Paroles D’honneur me semblent particulièrement dangereuses.  Dans un récent plateau (min 25) , Youssef Boussoumah s’attaque au mot d’ordre “ni Netanyahu, ni Khomeini” reprit dans certaines manifestations, en argumentant qu’il ne serait venu à personne, au moment de la guerre du Vietnam, de mettre sur le même plan Nixon (le président américain de l’époque) et Ho Chô Minh ou bien Nixon et Fidel Castro . Insidieusement, Youssef épouse la rhétorique selon laquelle Khomeini, Poutine et Xi Jinping seraient des anticolonialistes, comparable à Castro et Ho Chi Minh, dont l’autoritarisme ne serait qu’une contradiction situationnelle.  C’est ainsi faire fi des différences profondes de nature entre des projets communistes portés par Ho Chi Minh ou Fidel Castro, et des projets capitalistes et autoritaires, portés par Poutine, Khomeini et Xi Jinping. Par ailleurs, et c’est une autre différence notable avec Cuba sous Fidel Castro ou le Vietnam d’Ho Chi Minh, la Chine est en phase de devenir la première puissance économique du monde. Or, dans un monde dominé par le capitalisme, la première puissance économique mondiale ne peut être qu’impérialiste (quelque chose d’étrange à rappeler à des marxiste-léninistes).

Dès lors, il est de notre responsabilité, en tant que militant.es anti-impérialiste, de ne pas répandre la stratégie de communication de la Chine, de l’Iran et de la Russie qui aiment à se faire passer pour des puissances anti coloniales car anti occidentales. Nous pouvons avoir un rapport dialectique à la chose :  oui l’occident est aujourd’hui (et historiquement) l’agresseur premier, mais non, un nouvel ordre mondial dominé par un auto proclamé axe de la résistance, n’est en rien une défaite de l’impérialiste (et du colonialisme) et une victoire pour les peuples.  Le nouvel ordre mondial que la Chine, l’Iran et la Russie veulent imposer, se fera nécessairement au détriment des peuples tout comme il se fait déjà au détriment des ukrainiens, des ouïghours, des kurdes… 

Et c’est bien là, il me semble, où la rhétorique d’Houria Bouteldja et de Paroles d’Honneur est défaillante sur le plan stratégique. Une fois, la Russie, la Chine et l’Iran érigés en contre modèle (et je crois sincèrement que des interventions comme celles de Youssef Boussoumah y participent), il devient alors très compliqué de construire des solidarités avec les collectifs qui luttent, notamment depuis la France, pour plus de liberté et plus de droits au sein de ces pays, car on est alors taxé de faire le jeu de l’Occident. C’est par exemple ce qu’il s’est récemment passé lors d’un rassemblement pour la Palestine, lorsqu’une militante du collectif féministe Iranien ROJA a demandé à ce que soit retiré des drapeaux de la république islamique d’Iran . Cette demande a été vivement critiquée par certains participants qui ont vu là un manque de solidarité envers la Palestine (alors même que le collectif participe depuis des mois aux manifestations pro Palestiniennes). 

L’injonction à définir l’Occident comme notre seul ennemi principal, nous coupe (et d’autant plus dans un monde qui devient multipolaire) de certains peuples (et diasporas) en lutte à travers le monde (et en France) qui n’ont pas nécessairement les mêmes priorités stratégiques que nous.  Des syrien.nes, des iranien.nes, des soudanais.es sont arrivées par centaine de milliers en France depuis des années. Leurs causes et leurs intérêts doivent pouvoir exister dans le mouvement anti-impérialiste que nous tentons de construire et nous n’en ressortiront que plus fort.es.

Notre ennemi principal, c’est l’impérialisme et le colonialisme sous toutes ses formes, aussi bien passées que contemporaines qu’à venir, et notre victoire reposera sur notre capacité à tisser des liens à la base, entre les peuples, malgré ce qui, de prime abord, peut nous placer dans des camps opposés.  Les allié.es sont partout, à nous de les reconnaitre.

 C’est en tout cas le pari du réseau internationaliste des Peuples Veulent ,  composé à la fois d’exil.ées de nombreux pays et de dissident.es occidentaux et dont la pratique politique peut se résumer ainsi : 

Seul les peuple sauvent les peuples

Alors à quand un plateau avec Roja ou les Peuples Veulent sur Paroles d’Honneur ?