Me voici, chère Occidentale, tes prières m’ont émue, moi mère et père de ce que tu es, mère et père de ce que tu n’esplus, je suis l’origine et la souche de ta fierté, moi la première, avant la rivale qui t’a arrachée, moi la première, je suis le pouls de ton poignet, la veine de ton front, la brûlure de ton sang, je suis ton nez. Me voici, j’ai pitié de tes chagrins, je suis là pour t’aider. Infinis sont les noms par lesquels je suis vénérée et je les brûle après usage. On me nomme Ifriqiya, avant la grande division. Numidie, fière cavalière au galop de Massinissa. Tassili, fresque cosmique sur les flancs du Hoggar. Icosium, Cirta, Timgad, ruines romaines où l’écho du latin s’est perdu sous la sandale du temps et la prière du muezzin. On me nomme La Mecque des libérés, l’étoile des combattants, le rêve des exilés. Mes couleurs drapent les liesses du monde entier. Partout on brandit mon drapeau sous les regards désapprobateurs des puissants, et mes enfants persistent à me transmettre à leurs enfants, qui sont les miens comme tu es mienne, gaouria, car marquée de cette blessure indélébile dont on peut s’enorgueillir.
Je suis le rêve emporté, la révolution volée, je suis ce qui reste intact quand tout est abîmé. Je brille dans les yeux des chibanis, des voyous et des enfants de cité. Je suis leur percée dans l’horizon bouché et c’est aujourd’hui de mon nom vrai qu’ils m’appellent Algérie. Me voici, cesse de te lamenter. Je t’ouvre mes bras et œuvre en ta faveur. Écoute de toute ton attention et de tout ton esprit. Il existe, enfoui au plus profond de moi, un savoir que je ne livre qu’une seule fois par siècle.
Je ne parle pas pour me faire aimer. Je parle pour te préparer à un hiver de plusieurs générations. Tu vas enterrer ton père. Tu crois que tu enterres un homme. Tu enterres une époque. Tu enterres ce qu’il restait de sa foi têtue, de son sens de la retenue, de sa manière de faire front sans bruit. Maintenant, tu entres dans la nuit. Des jours amers arrivent. Je les ai vus venir au loin, comme on voit monter la poussière d’un cheval lancé au galop. Ce qui vous attend, toi et tes frères, ne ressemble à rien de ce que vous avez connu. La violence revient comme la marée. Un grand effacement s’approche, méthodique, calme, propre. Il n’aura pas le visage de la guerre ancienne. Il viendra dans le respect des procédures et de la loi. Il dira: ce n’est pas contre vous, c’est pour l’ordre et la paix. Et pourtant, ce sera vous qu’il visera. Vous tous. Et toi aussi gaouria, même si tu marches droit. Il ne concédera rien à tes efforts d’équilibre, à ta grammaire polie. Il viendra t’arracher à tout ce que tu croyais pouvoir concilier: Il brisera la langue que tu avais si patiemment rendue habitable. Il profanera ton corps comme il a profané mes pierres. Ô mes enfants dispersés, j’ai rêvé votre futur dans les cendres de mon passé, et j’ai vu la braise noire, persis-tante, tapie sous les fondations d’un monde que vous croyez increvable. Il vous faudra retrouver cette opacité que les siècles d’oppression avaient creusée dans vos visages. Il vous faudra désapprendre la paix molle. Il vous faudra redevenir terribles. Terribles comme les forces qu’on croyait abolies, comme les mères qui ensevelissent leurs enfants dans la nuit d’un exil sans stèle.
Ô gaouria, tu m’as invoquée sans le savoir. En lavant ce corps, en fermant ses paupières, en nouant le dernier pan du linceul, tu as franchi un seuil. Tu as voulu veiller le dernier sommeil de ton père, mais c’est moi que tu as réveillée. Me voici, je viens battre le tambour. Réveille-toi. Enterre ton père, oui – mais n’enfouis pas ce qu’il t’a transmis. Transforme-le. Affûte-le. Deviens stratège. Comme toi je suis née dans le ventre de l’Empire et j’ai enfanté ma propre libération. Seule. Saignante. Sans garantie. Maintenant, c’est toi que l’histoire convoque.
Tu es née pour cette heure. Je ne t’enverrai pas de légion. Je ne t’offrirai pas de miracle. Mais je te donne un mandat. Tu es désormais gardienne de ma survivance, héritière non pas de ma gloire passée, mais de ma capacité à renaître dans la disgrâce. Voici mes ordres. Tu dois t’y tenir.
Apprends par cœur les noms.
Les noms des villages, des montagnes, des morts, des disparus. Écris-les dans tes carnets, grave-les sur ton téléphone, tatoue-les s’il le faut. Ce qui ne sera pas nommé sera effacé.
Observe les gestes anciens.
Regarde comment les mères plient les draps, comment les oncles versent l’eau pour les ablutions, comment les frères se taisent un long moment. Tout cela est langage. Apprends-le.
Cesse de discuter:
L’énergie qui te reste doit être dirigée. Ce n’est plus le temps du dialogue. C’est le temps du réseau, du code, du double fond.
Rassemble.
Les photos, les recettes, les adresses, les vieux carnets, les numéros, les vidéos. Ce qui n’est pas rassemblé sera dissous.
Mens vrai.
Cache sans trahir. La vérité n’est pas utile si elle mène à la tombe. Apprends la ruse, la réserve, et l’esquive.
Enterre ton père en entier.
Ne laisse pas des morceaux de lui dans des valises ou des papiers. Pleure, oui, mais une seule fois. Puis endosse ce qui doit l’être.
Prévois un abri.
Pour ceux qui fuiront. Un salon avec des matelas, un toit, le double d’une clé. Que quelqu’un puisse entrer sans se voir interrogé.
Refais les gestes rituels.
Même si tu n’y crois pas. Même si tu doutes. Les gestes valent par ce qu’ils convoquent, pas par ce qu’ils prouvent. Recommence à jeûner, à faire don, à purifier.
La foi se cache dans les gestes que tu fais sans y penser.
Observe-toi verser le café.
Ecoute-moi bien, gaouria. Je ne suis pas une terre. Je suis une blessure géante ouverte dans le monde. Une blessure que personne n’a su refermer. Et tant que je saigne, je parle. Et tant que je parle, je combats. Et tant que je combats, je vis. Mais ne crois pas que tu puisses t’éloigner.
Ne crois pas que ce geste – laver, nouer, porter – t’absout de moi. Tu m’appartiens à jamais. Ion nom, je l’ai inscrit dans mon feu. Ton souffle, le dernier, je le réclame pour moi. Tu mourras en moi, comme tu es née de moi. Lorsqu’on t’appelle «étrangère», remarque que l’étrangeté est le nom ancien de la sagesse. Le prophète était illettré au moment de recevoir la révélation. Et quand ils viendront te chercher – car ils viendront -, quand ils pointeront ton nom, ton silence, ton sang, ton habit, ta prière, ton ombre même, tu sauras. Ce jour-là, ma fille, tu n’auras pas besoin de hurler. Il suffira que tu te lèves, que tu avances, et que tu te tiennes debout dans le feu. Eux verront la mort. Mais toi, tu porteras le recommencement. Tu seras l’enfant des vestiges. Et d’étrangère, tu deviendras l’initiée.

