L’assassinat de Lumumba: symbole du panafricanisme… et de ses limites
La disparition tragique de Lumumba fait immédiatement de lui un symbole international. En février 1961, en apprenant sa « mort en brousse», des activistes afro-americains font irruption au siège des Nations unies, à New York, pour dénoncer son assassinat. Lumumba devient un cri de ralliement de tous les anti-impérialistes. Dans presque toutes les capitales occidentales et africaines, des manifestations ou des événements pro-Lumumba sont organisés. Le nom de Lumumba est donné à de nombreux clubs ou lieux de réflexion anti-impérialistes en Afrique, aux États-Unis, dans la Caraibe et dans les pays de l’Est.
Plusieurs militants donnent « Lumumba» comme prénom à leur enfant, ou en font leur nom de guerre. Des livres, des films et des documentaires avec des partis pris parfois discutables, ou des œuvres de création vont également s’inspirer des différents événements de sa vie, en particulier son discours de l’indépendance.
Jusqu’à nos jours, Lumumba incarne une Afrique combattante et cohérente avec elle-même : l’Afrique qui réclame justice.
Paradoxalement, pourtant, la mort de Lumumba symbolise aussi les échecs du panafricanisme. Bien que les principaux responsables de sa chute soient incontestablement les puissances impériales, à commencer par la Belgique et les États-Unis, elle Illustre aussi l’incapacité de l’Afrique à peser sur les décisions de la « communauté internationale », et notamment sur l’ONU. Fondée en 1945 par les seuls États qui étaient indépendants à cette date, l’organisation internationale a certes, dans certains cas, permis d’accélérer le processus de décolonisation. Elle a également intégré les nouveaux Etats, à mesure qu’ils étaient rendus à la souveraineté. Mais, comme le démontre la crise congolaise, elle reste l’instrument des cinq puissances mondiales représentées de façon permanente au Conseil de sécurité. Bien que son assemblée générale se présente comme le forum de la communauté internationale, le principe « un pays, une voix» n’est en fait que faussement démocratique puisqu’il favorise les puissances anciennes et coalisées au détriment des Etats en construction et des régions « balkanisées». Faute d’avoir pu parler d’une seule voix, les Etats africains indépendants ont entériné une décision lourde de conséquences en laissant l’ONU intervenir et s’installer au Congo. En effet, à partir du moment où les puissances dominantes peuvent intervenir en Afrique sous couvert de l’ONU, quelle marge de manœuvre reste-il aux Africains?
Paradoxalement limité par son indépendance juridique, qui lie son destin aux aléas de l’armée congolaise embryonnaire, Lumumba ne disposait pas de la même marge de manœuvre que ses agresseurs. Alors que Tshombé a usé de son « indépendance » pour recruter des mercenaires blancs, belges et sud-africains, afin de renverser le gouvernement central, Lumumba, chef d’un gouvernement indépendant et respectueux du droit international, s’est tourné vers la seule instance légitime pour régler la crise politique et sécuritaire. Alors que les mercenaires obéissaient a Tshombé, ou en tout cas à celui qui les payait, l’ONU est intervenue en avançant sa neutralité, et donc en refusant d’obéir à Lumumba et de reconnaître implicitement sa légitimité. Dépendants de New York et non de Léopoldville, les « casques bleus » envoyés au Congo n’étaient par conséquent pas « neutres » el favorisaient, en pratique, les adversaires de Lumumba.
« Le tort de Lumumba, explique Frantz Fanon en février 1961, a été [..] de croire en l’impartialité amicale de l’ONU. Il oubliait singulie rement que l’ONU, dans l’état actuel, n’est qu’une assemblée de réserve, mise sur pied par les grands, pour continuer entre deur conflits armés la « lutte pacifique » pour le partage du monde ».
Si les nationalistes africains se déchaînent, à juste titre, contre l’impérialisme des puissances occidentales et l’impuissance coupable de l’ONU, certains d’entre eux ont conscience que la crise congolaise illustre l’échec d’un « panafricanisme » purement incantatoire. Fanon, comme Nkrumah après lui reconnaissent que les pays africains n’auraient jamais dû laisser l’ONU intervenir au Congo, ni envoyer leurs troupes sous couvert de l’ONU mais créer leur propre force d’intervention dans la lignée des engagements pris à Accra en 1958, et réitérés à la conférence des peuples africains à Tunis en janvier 1960: constituer une légion africaine indépendante chargée d’appuyer les peuples africains en lutte pour leur indépendance ou menacés pour leur souveraineté. Mais, pour qu’une telle légion voie le jour autrement qu’à l’état embryonnaire, pour que les États nouveaux défendent les véritables intérêts des Africains, il faut que l’Afrique fasse un choix.
« Il faudra qu’elle dise si elle avance ou si elle recule, insiste Fanon. Il faudra qu’elle comprenne qu’il ne lui est plus possible d’avancer par régions, que, comme un grand corps qui refuse toute mutilation, il lui faudra avancer en totalité, qu’il n’y aura pas une Afrique qui se bat contre le colonialisme et une autre qui tente de s’arranger avec le colonialisme. Il faudra que l’Afrique, c’est-à-dire les Africains, comprenne qu’il n’y a jamais de grandeur à atermoyer et qu’il n’y a jamais de déshonneur à dire ce que l’on est et ce que l’on veut, et qu’en réalité l’habileté du colonisé ne peut être en dernier ressort que son courage, la conception lucide de ses objectifs et de ses alliances, la ténacité qu’il apporte à sa libération ».
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